Les mythes fondateurs du Canada nous nuisent

Un site d’extraction de sables bitumineux sur les rives de la rivière Athabasca près de Fort McMurray en Alberta
Photo: Mark Ralston Agence France-Presse Un site d’extraction de sables bitumineux sur les rives de la rivière Athabasca près de Fort McMurray en Alberta

Un an et une semaine se sont écoulés depuis que la coalition rassemblant une douzaine d’organisations et d’artistes a lancé le manifeste Un bond vers l’avant, un court énoncé de mission sur la manière de faire la transition vers une économie postcarbone tout en combattant l’injustice sociale et économique.

Durant ces mois, beaucoup de choses ont changé : il y a un nouveau gouvernement à Ottawa, une nouvelle réputation internationale, un nouveau ton lorsqu’il est question des Premières Nations et d’environnement. Cependant, lorsqu’il s’agit d’agir concrètement pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et de respecter les droits, la situation reste sensiblement la même.

Notre nouveau gouvernement a adopté du précédent des objectifs tout à fait insuffisants. L’Alberta possède un plan climat qui permettrait une augmentation de 43 % des émissions produites par les sables bitumineux, ce qui est totalement incompatible avec les objectifs de l’accord de Paris sur le climat. La promotion de nouveaux pipelines — qui nous sont souvent vendus comme un élément pour « l’édification de la nation » — continue de nous déchirer.

Débat étroit

Ce qui me frappe, c’est le caractère étroit de notre débat public — combien de sujets continuent à être considérés comme indicibles et infaisables lorsqu’il s’agit de maintenir le carbone dans le sol. D’autres pays vont de l’avant avec des politiques qui commencent à respecter les découvertes scientifiques. L’Allemagne et la France ont toutes les deux banni la fracturation hydraulique.

Même aux États-Unis, le cadre du débat semble beaucoup plus large. La nouvelle plateforme du Parti démocrate, par exemple, indique qu’aucun nouveau projet d’infrastructure ne peut être réalisé si celui-ci est susceptible d’influer de manière substantielle sur les changements climatiques, position similaire à celle d’Un bond vers l’avant, qui avait pourtant déclenché un tollé.

Pourquoi semble-t-il si difficile pour les leaders canadiens de tous les partis de concevoir des politiques sur le climat qui respectent les découvertes scientifiques ?

Bien sûr, plusieurs facteurs entrent ici en jeu : la nécessité de créer des emplois alors que nous traversons une récession, le pouvoir des lobbies des combustibles fossiles, pour n’en nommer que quelques-uns. Cependant, nous ne sommes pas le seul pays à lutter contre ces phénomènes.

Notre nouveau gouvernement a adopté du précédent des objectifs tout à fait insuffisants
 

 

Récits fondateurs

Je crois qu’il y a un sens plus profond en jeu, quelque chose qui nous ramène aux récits fondateurs de cette nation. L’histoire commence avec l’arrivée des explorateurs européens, à une époque où leurs pays d’origine faisaient face à de dures limites écologiques — disparition des grandes forêts, gros gibier chassé jusqu’à l’extinction.

Dans ce contexte, le Nouveau Monde était évoqué comme une sorte de continent de rechange, où on pouvait simplement disposer des nouvelles ressources. Et quelles ressources ! Il semblait y en avoir une source inépuisable — poisson, volaille, fourrure, arbres gigantesques, et plus tard, des métaux et des combustibles fossiles. Et au Canada, ces richesses couvraient un vaste territoire.

Dans les premiers récits, on retrouve les mots « inexhaustible » et « infini » à maintes reprises pour décrire les forêts anciennes, les castors, les grands pingouins et, bien sûr, la morue (il y en avait tant qu’elles bloquaient le passage aux navires de Jean Cabot).

Dès le départ, le Canada était perçu comme un territoire infini et inépuisable, une région sauvage d’une telle richesse que l’idée de limites écologiques paraissait inopérante. Or, bien sûr, les choses ne se sont pas passées de cette façon.

Consommation vorace

Tout au début, l’économie américaine était bien sûr terriblement axée sur l’extraction des richesses — mais d’une manière un peu différente de celle du Canada. L’économie du Sud, basée sur la traite d’esclaves, exploitait de manière cruelle le travail forcé, utilisée pour défricher et cultiver les terres afin de nourrir le Nord, plongé dans l’industrialisation accélérée.

Au Canada, la culture et l’industrialisation étaient considérées comme secondaires. L’État était d’abord et avant tout fondé sur une consommation vorace des régions sauvages. Avant même de devenir un pays, le Canada était une vaste entreprise axée sur l’extraction — pensons à la Compagnie de la Baie d’Hudson. Ceci nous a façonnés d’une manière que nous avons encore à comprendre et à accepter.

Puisque d’énormes fortunes ont été amassées uniquement sur la base de l’exploitation des animaux sauvages, des forêts vierges, ainsi que des métaux et combustibles fossiles enfouis, nos élites économiques se sont habituées à concevoir la nature comme un garde-manger offert par Dieu.

Lorsque quelqu’un ou quelque chose — comme la science du climat — fait valoir qu’« en fait, il y a des limites, nous devons tirer moins de la Terre et conserver davantage de profit pour le bien commun », cela devient non seulement une vérité difficile à digérer, mais une sorte d’attaque à la raison d’être du pays.

Des castors au bitume

Le célèbre historien économique Harold Innis nous a déjà prévenus depuis près d’un siècle : l’extrême dépendance du Canada quant à l’exportation des ressources naturelles brutes a gardé son développement à la phase dite des « produits de base ». Cette dépendance aux ressources brutes a rendu ce pays vulnérable aux monopoles, aux ingérences étrangères, ainsi qu’aux chocs économiques externes. Le terme « république bananière » n’est pas considéré comme un compliment !

Alors que le Canada ne se perçoit pas ainsi et que notre économie nationale s’est diversifiée, notre histoire économique nous renvoie un tout autre récit. Au cours des siècles, nous sommes passés du riche filon aux explosions ; des castors au bitume.

L’ennui n’est pas uniquement que cet accent sur les matières premières nous garantit des montagnes russes économiques. En plus, nos problèmes s’accroissent toujours à chaque cycle expansion-récession. La frénésie pour la morue a anéanti une espèce ; la frénésie pour les ressources bitumineuses et l’exploitation de gaz par fracturation hydraulique contribuera à détruire la planète.

Premières Nations

Cette dépendance aux matières premières continue de façonner le corps politique du Canada — et pour notre nouveau gouvernement, cela continuera à ralentir et perturber les tentatives pour réparer les liens avec les Premières Nations.

Alors que l’habileté des autochtones pour la chasse et pour le piégeage était le pilier de la production de richesse tout au début de l’économie canadienne, la culture des autochtones et leur relation avec la Terre ont toujours représenté un frein pour les projets d’extraction des matières premières.

C’est pourquoi la volonté de rompre ces liens culturels fut si systématique. Les pensionnats constituèrent une partie de ce système. Comme l’étaient aussi les missionnaires qui voyageaient avec les commerçants de fourrures, prêchant une vision du monde qui considérait le culte de la nature comme étant condamnable.

Aujourd’hui, nous avons des gouvernements fédéraux et provinciaux qui parlent souvent de réconciliation. Mais tout ceci restera une blague bien cruelle si les Canadiens non autochtones ne font pas face aux causes réelles de ces violations des droits de la personne. Et la cause, comme l’indique le rapport de la Commission de vérité et réconciliation, est évidente : « Le gouvernement canadien a poursuivi cette politique de génocide culturel parce qu’il souhaitait, d’abord, se départir des obligations légales et financières qu’il avait à l’endroit des peuples autochtones et, ensuite, reprendre le contrôle de leurs terres et leurs ressources. »

Le but, en d’autres mots, était d’éliminer les obstacles à l’extraction incontrôlée des ressources. Ce n’est pas de l’histoire ancienne. À travers le pays, les droits fondamentaux des autochtones demeurent la seule et la plus grande barrière à une exploitation excessive et déstabilisante de ressources pour la planète, que ce soit dans le cas des pipelines ou des coupes à blanc.

Il ne peut y avoir de réconciliation lorsque le crime est encore en train d’être perpétué.

9 commentaires
  • Pierre Desautels - Abonné 1 octobre 2016 06 h 47

    Excellent texte.


    Merci, Madame Klein, pour ce texte qui nous montre une autre facette de ce drôle de pays qu'est le Canada. Pour confirmer certains passages du texte, il faut savoir que les lobbys du pétrole et d'Énergie Est se servent de l'argument du chemin de fer, qui a contribué, selon eux, à l'édification et à l'unité du pays.

    Pourtant, il faut constater que les citoyens de ce grand pays ne sont pas maîtres chez eux, l'État fédéral étant encore obsédé par ces mythes fondateurs. Et ce même État fédéral, soumis aux lobbys, voudra encore une fois nous enfoncer ses projets dans la gorge, peu importe l'opposition des citoyens et des Premières Nations.

    • Gilbert Turp - Abonné 2 octobre 2016 09 h 11

      Vrai, oui. Excellent. Et l'on se dit que si cette fédération avait su respecter les nations qui la composent (en commençant par respecter leur culture et leur art d'aménager le territoire) plutôt que de se comporter en calque d'empire, le Canada serait peut-être, peut-être, un pays intéressant.

  • Jacques Patenaude - Abonné 1 octobre 2016 08 h 24

    Nouveau récit mythique pour remplacer les anciens mythes canadiens

    On a ici un exemple des nouveaux mythes fondateurs que cherchent à implanter les les libéraux canadiens (au sens philosophique du terme). Leur nouveau mythe fait des Premières nations les nouveaux sauveurs de la nation. S'il est impératif de corriger la situation que vivent les autochtones, ce nouveau mythe est une tentative de poursuivre le développement du nation building libéral. Il est significatif que dans ce récit mythique nous soyons devenu des "européens" indifférentiés et tous également coupable devant les victimes que sont les Premières nations salvatrices de la nature. Victimiser les autochtones sert plus les intérêts des libéraux que ceux des premières nations.

    • Denis Gaumond - Abonné 2 octobre 2016 13 h 53

      Mythe pour mythe, celui du "bon indien" demeure tenace... Surtout celui de protection de la nature !

  • Jean-François Trottier - Abonné 1 octobre 2016 08 h 27

    Merci... enfin!

    Il me fait plaisir de lire un texte qui situe judicieusement l'importance des mythes fondateurs d'un pays.

    Permettez-moi d'en rajouter : pour justifier le massacre des Autochtones et Métis. les Anglais d'abord, renommée Canadiens, se sont donné le rôle de civilisateurs.

    Or, avant leur arrivée, une immense fédération existait déjà, faite de bonne entente, de palabres et d'échanges mais laissant libre chaque nation, à la grandeur du Canada!

    Les premiers français se sont très rapidement mêlés aux amérindiens et aujourd'hui on peut dire quer tout Québécois ayant des ancêtres de cette époque est métisé. La mentalité de cette nation est unique et prend ses racines tres loin dans notre sol : nous n'avons rien envahi, nous avons profité de l'hospitalité.

    Ceci n'est pas unique au Québec: toute la vallée d Mississipi et l'ouest canadien étaient considérés comme possession de la France... avec environ 500 "blancs" sur la totalité du territoire! Ceux-ci servaient d'interpretes entre les nations, de diplomates aussi, d'amis dans tous les cas.

    Puis les Barbares sont arrivés avec leurs compagnies, leurs banques (voir les alliances avec les banques des West Indies et le premier archipel des paradis fiscaux) et leur dédain total pour les "sauvages" qu'étaient nos ancêtres. Mêmes leurs alliés Iroquoiens ont été enfournés dans des réserves et abêtis dans la misère.

    Les Métis du Manitoba, massacrés, Ceux du Québec, laissés sous la houlette de l'Église, presque vendus à l'autorité de Rome. Wendats, Outaouais, Abénakis pour mes ancêtres, des nations partout maintenant enfermées dans une loi inique.

    Par des banquiers et des orangistes. Les premiers, sans réelle citoyenneté. Les seconds, carrément racistes. Tous, incapable du moindre respect envers le sol et l'environnement.
    Nous parlions de mythes fondateurs. Ce sont ceux-là qui les ont imposés.

  • Emile Depauw - Abonné 1 octobre 2016 16 h 16

    emile depauw

    Une fois de plus naomi klein nous ouvre les yeux. Réveillons nous et mobilisons nous pour élire des politiciens responsables qui représentent vraiment le peuple. Le systeme actuel nous mene a la ruine.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 2 octobre 2016 14 h 42

      Nous ouvre les yeux a nous,mais les yeux des coupables,c'est une autre paire de manches,les racistes ne voient rien,n'entendent rien."Que voulez-vous?" Ils possedent la Vérité ces colonisateurs.Vivement sortons de ce guepier.

  • Pierre Fortin - Abonné 2 octobre 2016 11 h 02

    L'histoire se répète ...


    ... et nous ne comprenons toujours pas.

    Heureusement, il y a le regard et la perspicacité d'une Naomi Klein pour nous ramener à nos devoirs. L'Amérique du Nord britannique a profité des richesses naturelles sans se soucier du bien des peuples ni de préserver la santé du territoire. On accepte cet état de fait comme une réalité immuable alors que nous déléguons des élus pour agir dans notre meilleur intérêt. Mais que font-ils de cet immense pouvoir que nous leur remettons, est-ce bien dans notre intérêt collectif qu'ils en disposent? C'est l'establishment financier qui a modelé ce pays selon son intérêt et le peuple n'en a profité que par le ruisselement de la richesse. Cette réalité n'a pas changé.

    Madame Klein perçoit bien les choses en nous rappelant nos responsabilités démocratiques que nous n'assumons pas : « Ce qui me frappe, c’est le caractère étroit de notre débat public — combien de sujets continuent à être considérés comme indicibles et infaisables lorsqu’il s’agit de maintenir le carbone dans le sol. »

    Le Club de Rome, dans son rapport de 1972 « Les limites à la croissance », nous parlait de développement durable et d'empreinte écologique. 44 ans plus tard nos élus, dont l'horizon politique se limite à leur mandat de quatre ans, ne font toujours pas preuve de lucidité; nous en sommes tous témoins. Qui ne se souvient pas de la gestion catastrophique des stocks de morues des Grands Bancs de Terre-Neuve? Pêches et Océans Canada connaissait très bien le problème que nos politiciens ont refusé de gérer pendant dix ans pour ne pas heurter leurs électeurs. La morue a failli disparaître et jamais plus les Grands Bancs ne se reconstitueront.

    L'enjeu de l'exploitation du bitume est de la même eau et nous jouons à la roulette russe avec l'environnement. Les choix que nous devons faire aujourd'hui pour préserver l'environnement sont trop importants pour être abandonnés aux seuls politiciens, fussent-ils très populaires.