L’inévitable culpabilisation

«Malgré le contexte linguistique particulier du Québec, il serait tellement plus souhaitable de faire en sorte qu’il soit possible de vivre et de travailler en français au Québec, et ce, sans que ce soit un handicap pour les unilingues francophones», estime l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Malgré le contexte linguistique particulier du Québec, il serait tellement plus souhaitable de faire en sorte qu’il soit possible de vivre et de travailler en français au Québec, et ce, sans que ce soit un handicap pour les unilingues francophones», estime l'auteur.

Dimanche dernier, à l’émission Tout le monde en parle, l’entrepreneur Mitch Gerber a mis en opposition les statistiques suivantes : alors que 80 % des Anglo-Québécois parleraient le français, seulement 40 % des Québécois francophones parleraient l’anglais. Souhaité ou non par M. Gerber, le résultat de cette boiteuse comparaison est le même : le constat que les Québécois francophones sont encore et toujours les cancres de la classe dans le domaine linguistique. Serait-ce une autre façon pernicieuse de nous asséner ce foutu « speak white » dont nous n’arriverons jamais à nous libérer, semble-t-il ?

La comparaison de M. Gerber, dont le fondement est vicié, aurait pu s’énoncer de façon tellement plus pertinente si ce dernier s’en était donné la peine ou en avait eu la volonté. Formulé autrement, voici ce que cela aurait pu donner : alors que les Franco-Ontariens (à 500 000, presque aussi nombreux que les Anglo-Québécois) et les Acadiens parlent pratiquement tous anglais, il n’y a que 80 % des Anglo-Québécois qui parlent français. Ou encore : alors que 40 % des Québécois francophones parlent anglais, moins de 10 % des anglophones hors Québec parlent le français. Ainsi énoncées, ces comparaisons donnent un portrait éminemment plus fidèle et surtout plus juste de nos compétences linguistiques qui, vues sous cet angle, se comparent très avantageusement avec la plupart des peuples.

Pourrait-on enfin me dire quand, au Québec, la maîtrise de l’anglais sera considérée pour ce qu’elle est : une compétence professionnelle essentielle à qui veut faire une carrière nationale (au sens de canadienne) ou internationale ; ou encore une compétence culturelle pour qui souhaite appréhender sérieusement la culture anglophone et jouir d’une mobilité linguistique pratiquement universelle facilitant grandement ses déplacements de par le vaste monde ?

Cela étant posé, il serait peut-être temps de cesser de nous faire croire que 100 % des Québécois francophones sont ou devraient être mus par un mystérieux attrait irrésistible pour l’apprentissage de l’anglais. Si tel était le cas, nous serions bien le seul peuple sur Terre à avoir collectivement un tel engouement qui ferait de nous, linguistiquement parlant, un peuple élu. Malheureusement, la réalité étant toute autre, efforçons-nous donc d’être tout simplement un peuple normal et heureux de l’être.

Ce constat établi, j’aimerais que l’on me dise pourquoi un Québécois francophone, au même titre qu’un Anglo-canadien, qu’un Français ou qu’un Italien, ne pourrait pas vivre une vie agréable et satisfaisante même s’il ne se sent pas tenu à apprendre une autre langue, poussé par une des nombreuses motivations qui incitent habituellement certaines gens à le faire ? Ce Québécois n’est pas pour autant moins honorable et respectable que les bilingues et trilingues qui ont fait ce choix par ambition professionnelle, par sens pratique, ou simplement par goût ou curiosité des autres langues et des autres cultures.

Bien que libéré depuis belle lurette de toute forme de colonialisme (britannique ou anglo-canadien), il est étonnant et navrant de voir à quel point les Québécois francophones souffrent toujours de ce qu’on pourrait qualifier de « colonialisme linguistique » lorsqu’il est question de l’anglais. Cette incapacité que nous avons d’en évaluer froidement sa nécessité et sa pertinence, cela, en tenant compte des goûts, aspirations et besoins de chacun est désolante et fausse le débat sur son importance et sa nécessité dans nos vies personnelles respectives. Malgré le contexte linguistique particulier du Québec, il serait tellement plus souhaitable de faire en sorte qu’il soit possible de vivre et de travailler en français au Québec, et ce, sans que ce soit un handicap pour les unilingues francophones.

Pourtant, bilingues (français, anglais) à 40 %, les Québécois francophones sont parmi les peuples les plus bilingues de la planète. Mais cela sera toujours insuffisant aux yeux des anxieux et des complexés de la langue. Malheureusement, la normalité n’est pas suffisante pour ces gens-là.

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16 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 30 septembre 2016 05 h 10

    Pour satisfaire...

    Pour satisfaire aux exigences canadiennes, seule la poursuite de l'effondrement politique, linguistique et culturel des Québécois est acceptable.
    Toutes voies envisagées pour ne pas poursuivre l'agonie de la langue française qui se dessine depuis 1763 est une offense au Canada et aux Canadiens. Et cela, peu importe la langue maternelle de ces derniers...
    Le Québécois doit se percevoir comme redevable aux Canadiens, autrement il est automatiquement exclu de la communauté normale du pays étroitement nationaliste qu'ils construisent depuis 1763 et ce, de plus en plus ouvertement et sans complexe pour leur mépris, depuis leur grande frousse de 1995.
    Le Québécois doit être canadien. Sinon, le mépris seul lui est mérité des Canadiens et c'est en cela que les francophones de ces derniers auto-mutilent leur amour propre de façon dramatique; linguistiquement et culturellement suicidaire.

    Merci Monsieur Cliche de votre texte !

  • Serge Morin - Inscrit 30 septembre 2016 06 h 40

    Si les anglophones sont bilingues à 80%, c'est visible en région mais pas à Montréal.
    Après un mois en Catalogne, on peut voir que le catalan a reconquis son statut de la langue majoritaire par rapport a l'espagnol . l'affichage se fait en catalan a 80% et leur taux de bilinguisme dépasse les 50%.Une belle évolution depuis mon dernier voyage, il ya 30 ans
    C'est la fierté de ce peuple qui m'a le plus impressionné

  • Patricia Beloin - Abonnée 30 septembre 2016 07 h 57

    Sans la loi 101...

    Maintenant, si 80% des Anglo-Québecois parlent français, c'est certainement grace à la loi 101. Car avant cette loi, les bilingues anglophones au Québec étaient rares.

  • Julien Thériault - Abonné 30 septembre 2016 12 h 47

    Trois langues

    Je pense qu'au Québec, tout le monde devrait être obligé d'étudier au moins trois langues : le français et deux autres langues (pas nécessairement l'anglais, mais bien évidemment l'anglais a beaucoup d'attrait à cause de son statut de langue internationale sur une bonne partie de la planète).

    Cela permettrait d'ouvrir les horizons sur le monde, tout en démistifiant l'anglais, en faisant comprendre que ce n'est qu'une langue parmi d'autres, ni un monstre menaçant ni une merveille inégalable.

    • Pierre Cliche - Abonné 1 octobre 2016 19 h 38

      Trilingues les québécois?

      Ainsi donc M. Thériault les québécois devraient tous être trilingues, rien de moins!

      Alors que mon texte ne faisait que tenter de cerner la réalité linguistique canadienne et québécoise, il y a toujours un hurluberlu qui débarque de je ne sais quelle planette pour nous asséner encore et encore cette utopie des québécois bilingues et même trilingues à 100%. Pourquoi vous limiter au Québec M. Thériault; comme dirait Elvis Gratton: "Think big" et élargissez votre fantasme farfelu à la terre entière.

      Lorsqu'il est question de normalité linguistique des québécois francophones, qui affichent par ailleues un taux de bilinguisme très avantageusement comparable aux peuples normaux, il y a et aura toujours quelqu'un pour noyer le poisson avec ce souhait tout à fait irréaliste que tous les québécois devraient être bilingues. Déjà que d'être au dessus de la moyenne de la plupart des peuples en matière de bilinguisme soit un fait remarquable, il faudrait bien cesser un jour de nous faire croire que ce n'est jamais assez pour les québécois francophones et de cultiver cette culpabilisation malsaine à cet égard.

      Pierre Cliche, Boucherville

  • Lise Allard - Abonnée 30 septembre 2016 13 h 02

    Le bilinguisme autoproclamé n'est pas la réalité

    Ce bon "mich", notre nouvel ami paternaliste, se gargarise de faussetés. Il faut le dire quand on parle de bilinguisme autoprolamé. On sait, ou on devrait savoir, que si les québécois sont assez sévères sur leur capacité linguistique, au point qu'ils sont 40% à s'estimer eux-mêms bilingues (ce qui est peut-être vrai, mais à défaut de critères), il en va autrement des anglophones qui se satisfont de trois mots dans le désordre pour prétendre être bilingue, d'où ce 80% gonflé aux hormones impossible à comparer avec le 40% des autres.

    • André Hamel - Abonné 1 octobre 2016 09 h 59

      Tiens ! Ça me rappelle cette agente des bourses anglophone au Conseil des Arts du Canada qui recevait une prime au bilinguisme. Après trois phrases échangées avec elle au téléphone, il me fallait passer à l'anglais (moi qui pourtant hésite à me considérer bilingue) parce que c'était trop pénible. C'était même devenu un "running gag" dans le milieu.

      Vous faites bien de souligner la chose Mme Allard. On a le bilinguisme beaucoup plus sévère que nos compatriotes anglophones.

      André Hamel
      compositeur