La tablette numérique et notre conception de l’école

Les chiffres montrent que les tablettes numériques réduisent le taux d’absentéisme en classe et améliorent la motivation.
Photo: Lexie Flickinger CC Les chiffres montrent que les tablettes numériques réduisent le taux d’absentéisme en classe et améliorent la motivation.

Le déclencheur

 

« Thierry Karsenti, professeur à la Faculté de l’éducation de l’Université de Montréal […], se désole des discours polarisés qui collent aux débats sur la place du numérique à l’école, notamment des écrans tactiles. “Je pense que les deux clans ont tort. Certains accordent une importance démesurée au numérique, un rôle presque magique dans l’éducation. Et ceux qui sont contre jouent à l’autruche, puisque le cellulaire est déjà présent dans toutes les classes de toute façon”, souligne le professeur. »

— « Une éducation plus branchée. Pas d’effets miracles, mais un atout de plus pour la pédagogie », Le Devoir, 24 septembre 2016
 

Comme en témoignent les pages du Devoir du 24 septembre sur la question, le débat sur les tablettes numériques en classe porte en grande partie sur une guerre de notes. Pour l’essentiel du débat, la question dirigeant le débat est la suivante : les élèves auront-ils de meilleurs résultats avec ou sans la tablette numérique en classe ? Bien que la question de la réussite scolaire soit primordiale et qu’elle demeure la préoccupation principale des parents, elle ne devrait pas être la seule. L’entrée de la technologie dans les classes devrait faire émerger un questionnement beaucoup plus fondamental, soit celui sur notre conception de l’école.

Un argument fréquent appuyant la tablette numérique en classe consiste à présenter comme une évidence son entrée en classe parce que les enfants utilisent déjà ce genre d’appareil à la maison. Empêcher la technologie d’entrer dans les classes équivaudrait à ne pas voir la réalité du troisième millénaire. L’argument, s’il en est un, du « parce qu’on est en 2016 », est de plus en plus fréquent depuis qu’il a été utilisé par Justin Trudeau. Pragmatique, l’argument en dit beaucoup sur la conception de l’école par les technophiles. L’école serait l’endroit où les enfants sont servis selon leur mode de vie, presque à la manière d’un client. L’élève devrait faire ce qui l’intéresse à l’école, car l’école est au service de l’élève et non le contraire. Or, une autre conception de l’école est possible. L’école doit-elle être le prolongement du quotidien de l’élève ou un endroit où l’élève sort de sa zone de confort ? L’école au service de l’élève ne doit pas être synonyme de la tyrannie des intérêts de l’élève à l’école.

Thierry Karsenti, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information, ajoute dans les pages du Devoir que le cellulaire est déjà présent dans toutes les classes de toute façon. N’est-ce pas là un argument en défaveur de la tablette en classe ? Les élèves connaissent déjà les fonctionnalités de ces appareils bien avant leur entrée à l’école. Ils sont peut-être même mieux outillés que l’enseignant dans ce domaine. Mieux vaut développer des compétences, pour parler le vocabulaire pédagogique, absentes chez les élèves. En revenant à une école papier, les élèves apprendraient les dispositions de l’attention et de la patience, dispositions fondamentales tant sur le marché du travail que dans le quotidien des élèves.

Les chiffres montrent que les tablettes numériques réduisent le taux d’absentéisme en classe et améliorent la motivation. Atouts forts avantageux pour la tablette, mais ils soulèvent tout de même une question à laquelle nous n’avons pas de réponse. Viendra-t-il un jour où les tablettes numériques deviendront banales pour ces élèves et la motivation et le taux d’absentéisme reviendront à ce qu’ils étaient avant l’arrivée des tablettes à l’école ? L’entrée en classe de la tablette numérique pourrait créer un cycle de surenchère infinie pour la recherche de nouvelles technologies et de nouveaux moyens pour garder les élèves en classe.

D’un autre côté, on doit bien reconnaître que les technologies sont présentes dans nos vies. Bien entendu, le numérique n’est pas à bannir de l’école, des cours d’informatique peuvent être pertinents et des cours de sensibilisation sur l’utilisation des nouveaux médias semblent absolument nécessaires.

Aujourd’hui, les élèves sont submergés par les nouvelles technologies. Ces mêmes élèves n’auraient-ils pas le droit d’avoir un espace dénué de toute technologie même s’ils ne le demandent pas ? À une époque où les élèves, comme la population en général, se perdent dans le multitâche, l’école devrait être un rempart contre les distractions du quotidien et enseigner la dure réalité des dispositions d’un autre siècle pour attaquer un texte papier, entre autres celle de se concentrer sur une chose à la fois. Dispositions minées par les nouvelles technologies à l’école.

6 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 29 septembre 2016 08 h 42

    Un mot au sujet du taux d'absentéisme...

    S'il y a moins d'absence depuis l'arrivée des tablettes, il m semble que certaines personnes devraient se poser des questions.

    Cette démonstration que certaines sont directement liées à l'intérêt pour la classe est gênante. Elle dit, un peu, quelle importance les parents portent aux études de leurs enfants.

    Bien sûr, c'est l'enfant qui est intéressé ou pas. Mais c'est le parent qui décide si l'enfant a, ou non, de bonnes raisons de ne pas aller en classe.
    Si le parent n'insiste pas, considère le prof comme un obscur employé qui suit un vague programme qui "permet d'apprendre par magie", fait des pressions pour que son enfant ait de meilleures notes "parce que moi, je paye mes taxes" ou autres...

    Tant que le parent en fin de compte considère l'école comme un mauvais moment à passer avant de commencer à travailler, faut pas rêver, on aura toujours besoin de bebelles comme la tablette pour "attirer la clientèle".

    Je n'ai rien contre la tablette. Mais il est sûr que pour beaucoup, elle reste un jouet qui ne sert qu'en périphérie à l'enseignement.
    Certains autres en ont fait un outil. Ceux qui s'y intéressent. Et alors ? UN peu comme les livres, un prif utilise bien ou mal les outils qu'on lui remet, parce qu'il est humain, parce qu'il a ses propres motivations, poarce qu'en fin de compte la job de prof en est une de professionnel par l'engagement qui lui est demandé.

    Mais voilà, les profs sont traités comme d'obscurs employés par les parents et surtout par le MInistère. Ceci explique cela.

    Le noeud est là. Il faut que chaque professeur puisse prendre de très larges initiatives dans sa classe. qu'il se crée sa propre école à l'intérieur du programme et qu'il ait ses propres priorités. Un professionnel, quoi.

    Faut redonner l'enthousiasme au prof du primaire, en le traitant selon son rôle : enseigner l'amour d'apprendre est un travail de haut vol, pas un truc fait de compétences ratiocratisées comme un assemblage en usine.

    • Pierre Fortin - Abonné 29 septembre 2016 14 h 25

      Vous avez bien raison de rappeler le rôle primordial des parents en éducation.

      Plusieurs parents n'ont visiblement pas encore compris que le meilleur outil dont dispose leur progéniture, pour être heureux et se construire une bonne vie, demeure ce qu'ils ont entre les deux oreilles et que l'école, très imparfaite qu'elle soit, a été voulue et conçue à cette fin.

      Si les parents travaillaient en étroite collaboration avec les profs et cultivaient chez leurs enfants le sentiment que l'investissement dans leur parcours scolaire prépare leur propre vie, les choses iraient un peu mieux dans le système.

  • Yves Rousseau - Abonné 29 septembre 2016 09 h 16

    Pendant ce temps à Silicon Valley...

    Les dirigeants des nouveaux empires numériques envoient leurs enfants dans des écoles sans tablettes et téléphones.

    • Cyril Dionne - Abonné 29 septembre 2016 18 h 07

      Vous avez compris l'astuce M. Rousseau. Les tablettes et les téléphones ne sont que des mirages éducatifs si l'enfant ne peut pas lire ainsi que filtrer et interpréter correctement la surabondance des informations qui existe. En fait, l'apprenant n'est qu'un utilisateur d'une technologie dispendieuse dont il ne comprend absolument pas le mécanisme caché. On n'enseigne même pas le système binaire dans les écoles et encore moins la programmation et l'algèbre boolienne. Les écoles deviennent donc des esclaves technologiques toujours prêts pour la nouvelle vague des gadgets des multinationales qui ne paient aucun impôt ou de taxes au pays qui les achète puisqu'ils sont fabriqués par des armées d'esclaves dans les pays du tiers monde. Et pour les tablettes, elles ne sont qu'utiles pour la lecture (les études démontrent qu'elles ne sont pas très efficaces pour la rétention de l'information) et encore là, d'ici 5 ans, elles seront oubliées. Elles seront dépassées par une autre technologie.

      L'école de demain; les riches pourront se payer des professeurs humains et les autres, des machines. Bonjour intelligence artificielle holographique.

  • Jean-François Laferté - Abonné 29 septembre 2016 10 h 54

    "On apprend bien..

    d'un prof qui aime bien!" m'a confié mon premier directeur lors de mon embauche en 1983.
    Que ce soit TBI(tableau blanc interactif), Ziggi HD,projecteur,dvd,cassette VHS , l'éducation a eu toutes ses innovations ou bébelles technos.
    Je les ai toutes utilisées...Par contre, ce qui n'a pas changé c'est la présence du professeur devant ses élèves:stimulant,curieux, engagé,un peu à l'encontre des tendances,dépassant le cadre,humoristique...Voilà ce qui crée une classe avec des élèves souriants à l'entrée du matin et à la sortie du soir.
    Jean-François Laferté
    retraité de l'éducation
    Terrebonne

    • Hélène Boily - Abonnée 29 septembre 2016 13 h 16

      Vous avez combien raison!