Dégraisser la bête

Des ouvriers d'une usine Opel, en août 1937
Photo: Agence France-Presse Des ouvriers d'une usine Opel, en août 1937

Le facteur humain, du Français Thibault Le Texier, est un film où, sur fond d’images saisies à l’usine et au bungalow entre les années 1910 et 1970 aux États-Unis, on entend en voix hors champ la correspondance entre un contremaître adepte du taylorisme et sa femme, une maîtresse de maison qui tente d’appliquer, avec enthousiasme, les méthodes de son mari à ses corvées ménagères.

Au XIXe siècle, le terme management concernait d’abord la vie domestique, par exemple le soin porté aux enfants. C’était le ménage. Le ménagement. Un siècle plus tard, nous sommes passés du ménage au management à l’usine pour revenir dans la cuisine et partout ailleurs. Ce qui est bon pour l’usine est bon pour la cuisine, lui dira son mari. Elle lui répondra la maison fait partie du système industriel et ce qui est bon pour la maison est bon pour l’usine. Je n’ai su faire un inventaire complet des mots tirés du vocabulaire de La cuisine raisonnée ayant pris le chemin de l’usine, mais l’un d’eux, peut-être celui qui me fascine le plus, est dégraissage. À partir du XIIe siècle, le terme a le sens général de « débarrasser de la graisse ». Ce n’est que depuis les années 1970 qu’il s’emploie au sens figuré d’« effectuer des économies », notamment « en licenciant du personnel qui se trouve ainsi comparé de manière déplaisante à de la graisse inutile », souligne le Dictionnaire historique de la langue française.

En gestion, l’usage de la métaphore du dégraissage et de ses déclinaisons frappe l’imaginaire. On imagine bien un animal ou une personne dont on peut liposucer la surcharge pondérale pour notre plus grand bien. L’exercice est simple et manuel : sur un plan de travail, sur le billot du boucher ou au dernier étage d’une tour de bureaux, on enlève au couteau les morceaux de gras qui déprécient la chair ; on dégraisse les effectifs à la pointe du stylo. À des ministères, à des lieux de travail et de vie que l’on dépeint comme ventripotents, on offre une cure minceur. On donne à celle-ci la simplicité du geste de cuisine afin de faire écran à la douleur sourde et diffuse qui en résulte sur le plancher des vaches qui maigrissent. […]

Il faut attendre la fin du XIXe siècle pour voir l’homme développer une relation banale et régulière avec son gras. Il faut dire que la fin de ce siècle-là commençait à se découvrir une passion pour les chiffres, les poids et les mesures : dans la foulée de l’industrialisation, à un moment où l’on reprochait aux travailleurs d’usine de s’adonner à la flânerie et où l’on cherchait à faire des gains de productivité, Taylor, inspiré par la classification décimale de Dewey, jetait les bases de l’organisation scientifique du travail. En décomposant chacune des phases du travail menant au produit final, et donc chacun des gestes de l’ouvrier, on trouvera le moyen de chorégraphier ces gestes dans une répétition parfaite afin de transformer les employés en fins rouages de l’efficacité. Une décennie plus tard, Henry Ford, visitant les abattoirs de Chicago, service des équarrisseurs, mettra la touche finale à son onomastisme. Division du travail, réduction des coûts et économies d’échelle. Travail à la chaîne, travail répétitif. C’est l’usine Ford du Voyage au bout de la nuit : « Vous n’êtes pas venu pour penser, mais pour faire les gestes qu’on vous commandera d’exécuter. Nous n’avons pas besoin d’imaginatifs dans notre usine. C’est de chimpanzés dont nous avons besoin… » […]

Ainsi, disions-nous, tandis que Taylor et Ford entrent à l’usine, les chiffres, les poids et les mesures s’immiscent partout, se fraient un chemin jusqu’à la salle de bain et s’agglomèrent au corps : c’est à cette même époque que le pèse-personne, jadis dispositif de l’espace public et rituel accessoire, devient un objet privé d’utilisation quotidienne. Ainsi, moyennant discipline élémentaire, il devient, à partir de l’achat et du choix de son emplacement dans un coin ombragé de la salle d’eau, dispositif avec lequel on pourra traquer sa masse corporelle, dont on assurera le suivi rigoureux : s’inquiéter des hausses, se satisfaire de baisses momentanées, comme le ferait un gestionnaire soucieux. Partir de la sphère domestique pour se rendre à l’usine pour ensuite revenir à la maison afin de se mesurer, de se peser, de se chuchoter des chiffres à l’oreille devant l’armoire à pharmacie : cela aura pris quelques décennies à peine pour que le management fasse le trajet que nous faisons tous les jours de la semaine.

Qu’il s’agisse des tissus sociaux ou adipeux, on en arrive toujours à la rationalité managériale et à un même impératif : maigrir. Il faut réduire la taille de l’État. Il faut consommer moins de calories que nous en dépensons. Il faut que l’État dépense moins que ses recettes. Dans la salle de gym ou au salon bleu du Parlement, l’homme face à son corps et aux miroirs, le ministre devant ses colonnes de chiffres, qui ressemblent d’ailleurs aux gratte-ciel dans lesquels ils sont décortiqués, font le voeu obsessionnel de voir leur objet maigrir à la vitesse grand V, semblent vouloir donner aux os la chance de voir la lumière du jour. Nous sentons que le même état anxieux règne au sein d’un gouvernement, chez un dirigeant d’entreprise en fin de semestre et chez l’adepte du CrossFit concassé d’angoisse, le bout des pieds sur un pèse-personne, prêt à plonger son regard sur les chiffres qui défilent et décélèrent pour s’arrêter enfin sur une valeur en kilogrammes : semaine après semaine monsieur le docteur, semestre après semestre monsieur le premier ministre, messieurs de l’agence de notations, il faut que les chiffres baissent, que les résultats soient au rendez-vous. Elle Québec ou Forbes : il faut répondre aux standards de beauté et d’efficacité.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un extrait d’un texte publié dans le dossier « Séduits par la droite » du numéro d’automne (313) de la revue Liberté.
1 commentaire
  • Marguerite Paradis - Abonnée 27 septembre 2016 08 h 02

    Riches liens plein de fibres!

    Merci pour ce texte monsieur Payette, enfin une analyse comme je les aime, une analyse avec de la viande pour rester dans le contexte.

    En passant, au Québec aussi, il y aurait besoin de plus d'enseignement du français ;)

    Marguerite Paradis