Un réel crève-cœur

La maison ancestrale Déry de Charlesbourg
Photo: Société d'histoire de Charlesbourg La maison ancestrale Déry de Charlesbourg

Le cas de la maison ancestrale Déry du « rang de la commune » du Bourg-Royal, qui bientôt ne sera qu’un souvenir attesté par des photographies conservées par la société d’histoire locale, frustre bien des citoyens de Charlesbourg, à commencer par moi. Je suis l’un des premiers à avoir entendu dire, au mois d’août 2015, que les propriétaires projetaient de détruire l’édifice. J’ai alerté certains intéressés, mais la rumeur ne semblait pas en voie de se confirmer, jusqu’à ce que la grange fût démolie, l’hiver dernier, mais ce n’était encore que la grange…

Que faire contre des rumeurs ?

Je vois d’abord comme une lâcheté des propriétaires et des autorités. Lâcheté des propriétaires, préférant détruire le bien que de le laisser aller en de meilleures mains. Lâcheté des autorités, qui sont investies de tous les pouvoirs en vertu des articles 127 et suivants de la Loi sur le patrimoine culturel. La municipalité, qui pouvait empêcher une telle fin, n’écoute plus les doléances du public depuis longtemps sur les questions de patrimoine, ou feint de ne les point entendre. Elle a omis d’exercer les pouvoirs qui lui étaient dévolus par la loi, car il était depuis longtemps son devoir de citer cet immeuble comme bien patrimonial. S’étendre sur les solutions juridiques à apporter à un tel cas serait trop peu trop tard.

Le sort de la maison Déry est un crève-coeur suprême, mais il n’est qu’un symptôme, soit le seul cas ouvertement dénoncé d’une vaste entreprise de rasage et de la défiguration du patrimoine bâti non protégé de Charlesbourg. Pour ne citer que quelques exemples, une ribambelle de maisons de la seconde moitié du XIXe siècle a été supprimée des bords du chemin menant à Notre-Dame-des-Laurentides au cours des dernières années. On a longtemps espéré que la maison Falardeau du Trait-Carré, datant du XVIIIe siècle et devenue gênante, disparaîtrait par les secours des forces majeures. La municipalité elle-même a fait arracher l’ancien plancher de madriers d’origine de la maison Magella-Paradis, datant de 1830, pour le remplacer par du bois flottant à la mode.

Il faut toutefois essayer de voir plus loin. Puisque la loi contient tous les remèdes et que le mal court toujours, sur qui devrait peser la faute de tels actes de vandalisme ? Sur les seuls coupables : l’ignorance, l’insouciance et la mauvaise foi. Les uns ignorent le sens des témoignages de pierre, les autres poursuivent des intérêts économiques jugés plus importants que la préservation, les derniers mènent une guerre ouverte et intentionnelle contre le passé. La loi n’est qu’un voeu pieux si elle n’est pas soutenue par les moeurs.

Il faut enfin comprendre l’extrême gravité de tels actes, qui tient à leur irréversibilité : les générations éteintes ne reviendront jamais relever leurs vestiges. Il y a un demi-siècle, Jean Palardy pleurait le saccage des vieux calvaires et des meubles anciens. Le Québec d’autrefois a beaucoup souffert de la destruction de ses « antiquités », de l’effacement de sa mémoire matérielle, et il est scandaleux de constater qu’il n’a pas fini d’en souffrir. Le patrimoine bâti, il faut le rappeler, est un bien collectif, et le cas de la maison Déry est une défaite collective.

NDLR : Prévue pour le lundi 26 septembre, la démolition de cette demeure « potentiellement patrimoniale » bâtie en 1828 a été suspendue in extremis, vendredi, pour 30 jours par le ministre de la Culture, Luc Fortin, révélait Le Journal de Québec en fin de semaine.

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