Enfants sans papiers et sans école

«Le contraire de l’éducation, ce n’est pas encore l’ignorance, c’est la vie limitée à la vie, la vie brute», écrit l’auteur.
Photo: iStock «Le contraire de l’éducation, ce n’est pas encore l’ignorance, c’est la vie limitée à la vie, la vie brute», écrit l’auteur.

Les enfants sans papiers n’auront toujours pas accès à l’école gratuite, rapporte Lisa-Marie Gervais dans Le Devoir (22 septembre). Scandaleux ! Quelle différence y a-t-il entre une personne éduquée et une personne non éduquée ? « La même qu’entre un vivant et un mort », répondait Aristote.

Voilà pourquoi, des trois responsabilités propres des parents, mettre au monde, nourrir et éduquer, c’est la dernière la plus estimable, ajoutait-il. Éduquer, c’est plus que faire naître, c’est faire être en donnant à qui n’existe pas encore tout à fait le moyen d’exister pleinement. Éduquer, c’est faire être en rendant possible ce qui est nécessaire pour que la vie humaine occupe sa hauteur propre dans l’arbre de la vie. Éduquer, c’est non seulement faire être, c’est faire être tel, unique, sans précédent, jamais renouvelé. Éduquer, c’est non seulement faire unique, c’est faire de la vérité unique de chacun une condition du Tout de la vérité, comme si, précise Lévinas, chaque personne, par son unicité, assurait la révélation d’un aspect unique de la vérité et qui ne serait jamais révélé si certaines personnes avaient manqué dans l’humanité.

Éduquer, c’est non seulement faire habiter l’humain dans l’humain le plus humainement possible, c’est ouvrir les chemins vers cet autre habitat que dans sa géographie spirituelle. Platon appelle à « l’évasion vers le haut », là où tout le plaisir de l’existence consiste « à ressembler à dieu, dans la mesure du possible ». Éduquer, bref, c’est l’art de soumettre l’être humain au chantage de son propre destin.

L’étage supérieur

Le contraire de l’éducation, ce n’est pas encore l’ignorance, c’est la vie limitée à la vie, la vie brute. Ne vit, en tant qu’humain, que celui qui vit à l’étage supérieur de la vie ajoutée à la vie, l’étage de la liberté et de la raison acquises. C’est à la hauteur de cette vie surélevée, un ministre de l’Éducation ne devrait-il pas le savoir, que la responsabilité éducative apparaît comme condition d’existence absolue : sans nourriture, l’enfant meurt, educare, étymologiquement, voulant dire « nourrir ». Si donc, avoir le droit de donner la vie, pour un parent, c’est le droit naturel de faire écho à la nature, avoir le droit d’éduquer, c’est une question morale, car en un sens profond, c’est avoir de droit de vie ou de mort. Au point où, plus radicalement, refuser d’éduquer ou de nourrir, c’est se donner un pouvoir divin d’asphyxier la source de la vie même, car l’enfant qu’on oblige à ravaler son souffle créateur suspend le souffle créateur de l’humanité tout entière. Encore ceci. Enfant vient d’infans, qui signifie « sans parole ». Éduquer, c’est prendre la parole au nom du sans-parole, rappelant à l’enfant qu’il n’est pas n’importe qui mais le petit de « l’animal doué de parole » et qu’en pointant du mot, pour ainsi dire, l’enfant, cet enfant-ci, l’éducateur se trouve à redire à tous ceux qui veulent l’entendre, le sens de sa vocation : je suis le guide de quelqu’un, de celui-ci, de celle-là, qui a un nom, un nom propre, je m’adresse à un être humain, à une personne, celle-ci, celui-ci, unique, Julia, François, Ahmed, Jacob…

Éduquer, bref, c’est la responsabilité des hommes et des femmes à qui les ancêtres léguèrent une tradition difficile de devoirs premiers à l’égard d’autrui qu’on n’a jamais fini d’accomplir, un ordre où on n’est jamais quitte.

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7 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 23 septembre 2016 07 h 32

    Vous errez...

    Après votre envolée philosophique, on peut se demander qui va payer pour les enfants d'illégaux dans un système éducatif où les coupures sont devenues banales ? La question s'était posée maintes fois dans les écoles californiennes ? Devaient-elles accueillir tous les enfants illégaux dans leurs écoles déjà surpeuplées ? Ils l'ont fait parce qu'aucun éducateur digne de ce nom aurait pu se regarder dans un miroir. Ils se sont retrouvés avec des classes qui débordaient, avec des élèves qui ne parlaient pas la langue anglaise et une panoplie de problèmes liés souvent à la pauvreté. L'état de la Californie dépense plus par élève que n'importe laquelle des provinces au Canada. Et pourtant, la qualité d'éducation est moindre que celle encourue dans toutes les écoles au Canada. C'est la raison principale pourquoi plusieurs parents optent pour les écoles privées.

    En Ontario, aucune école ne peut refuser un enfant. Donc, tous ont droit à la même éducation parce que l'école est obligatoire. Selon la loi sur l'éducation au Canada, aucun enfant ne peut avoir l'accès refusé dans une institution scolaire au niveau primaire et secondaire. Alors, pourquoi poser la question au Québec ? Les parents de ces enfants ne connaissent-ils pas leurs droits ?

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 23 septembre 2016 09 h 35

      À part cette ‘loi sur l’éducation au Canada’ (dont je doute de l’existence puisqu’il s’agit d’un domaine de juridiction exclusive des provinces), je suis entièrement de votre avis M. Dionne.

      J’apprécie les envolées lyriques de M. Morin au sujet de l’importance de l’éducation. Mais en pratique, la question est de savoir qui doit payer pour faire respecter le droit de l’enfant sans-papier à l’éducation: ses parents (par le biais de l’école privée) ou l’État (par le biais de l’école publique).

      Beaucoup de lecteurs du Devoir semble considérer que l’éducation est comme le soleil, l’eau du ruisseau ou l’air que nous respirons : une chose gratuite à laquelle tous devraient avoir accès.

      Ajouter un élève de plus dans une classe à moitié vide ne coute rien. Mais dans certains cas, cet ajout provoque l’embauche d’un enseignant supplémentaire. En moyenne, on estime que l’instruction publique coute six à sept-mille dollars par élève du primaire.

      La question fondamentale est donc la suivante :

      Dans un pays qui possède une des politiques d’immigration les plus généreuses au monde, doit-on faire un cadeau de six à sept mille dollars par enfant aux familles qui se trouvent illégalement dans le pays et qui, conséquemment, n’y paie pas un sou d’impôt ?

      À mon avis, il y a un prix à l’illégalité. Et ce n’est pas aux contribuables de le payer.

    • Pascal Bergeron - Inscrit 23 septembre 2016 12 h 40

      Amen à vous deux. Il faut revenir sur Terre à un moment...

    • Cyril Dionne - Abonné 23 septembre 2016 17 h 59

      M. Martel. J'évolue dans le milieu éducationnel et tous les vœux pieux qui émanent des sphères éducationnelles des tours d'ivoire me laissent indifférent. Ce sont eux, entre autre, qui nous ont proposé les compétences transversales.

      Malheureusement pour nous, à cause des nombreux traités signés par Ottawa sans l'accord du Québec évidemment, légalement, les illégaux peuvent revendiquer leurs droits pour que leurs enfants soient éduqués dans les écoles primaires et secondaires de la province. C'est un fait.

      Ceci étant dit, la situation est vraiment ridicule. Aves les transferts en éducation d'Ottawa aux provinces qui diminuent à chaque année (je sais que l'éducation est un domaine provincial), nos multiculturalistes fédéralistes de tout crin s'enveloppent dans une diatribe qui n'est pas dénoncée. Comment être contre la vertu en autant que ce sont les autres qui assument les dépenses.

      Si les immigrants illégaux reçoivent tous les services alors que les autres qui font la queue doivent attendre des années pour venir légalement, qu'est-ce qui empêchera le phénomène de s'accentuer dans les années à venir ?

  • François Dugal - Inscrit 23 septembre 2016 07 h 38

    La mansuétude

    La proverbiale mansuétude de la grande famille libérale ne s'applique qu'aux membres de la grande famille libérale : avis aux intéressés.

  • Hélène Gervais - Abonnée 23 septembre 2016 07 h 49

    Avec ou sans papiers ....

    tous les enfants ont droit à l'éducation; ce ne devrait pas être discutable.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 23 septembre 2016 08 h 14

    Alors pour un ministre de l'éducation :

    pour "etre" il faut d"abord "avoir".Donc le sans-papier pauvre ne peut pas "etre" ,il peut mourir. Par contre le sans -papier riche peut se payer des éducateurs ,par conséquent lui il peut vivre. Pourquoi attacher tant d'importance aux papiers monnaies et aux papiers citoyens ?Un enfant est d'abord un humain qu'on doit nourrir autant a Alep qu'a Montreal,Caracas ou aillieurs.