Libre opinion: Préparer la débâcle

Il manque actuellement 375 millions par an dans les universités québécoises. Nous devons trouver une solution viable à long terme au problème du sous-financement, impliquant l'ensemble des acteurs concernés. On aura beau nous embobiner dans un tourbillon d'analyses, de graphiques cartésiens et d'abstractions quantitatives, il demeure qu'il s'agit en dernier lieu d'un choix de société: payer des impôts et avoir une université accessible ou monter les droits de scolarité individuels des étudiants parce qu'on ne saisit plus l'importance collective de l'éducation au Québec.

On se sert aujourd'hui du marché comme prisme d'analyse pour analyser et détruire le modèle universitaire québécois. Tout le monde se demande combien coûte un étudiant à la société, mais personne ne se demande ce qu'il rapporte en retombées sociales, économiques et culturelles. La logique «coût/bénéfice» est extrêmement dangereuse. Elle soupèse la valeur des services sociaux en des termes économisants extrêmement réducteurs. Son prisme individualisant ne tient pas compte de la dimension collective et des valeurs de solidarité sociale qui ont mené à la création de ces mêmes programmes sociaux. Disons-le une fois pour toutes: tout le monde profite de l'université, même indirectement: la société entière y gagne.

Les sondages le disent clairement: la forte majorité de la population et des étudiants tiennent à l'accessibilité de l'éducation au Québec et sont en faveur du maintien du gel des droits. Les étudiants apportent déjà leur contribution et ne peuvent absorber une autre augmentation du prix de la connaissance, compte tenu de leur capacité limitée à payer.

La solution, forcément, passe par une plus grande participation du gouvernement et des entreprises par l'entremise de la fiscalité. À cet égard, une réduction de l'évasion fiscale des multinationales ou des ponctions sur leur masse salariale sont autant de pistes de solution d'un réalisme beaucoup moins «douteux» que de suggérer de faire porter aux seuls étudiants l'entièreté du fardeau financier de l'instruction supérieure de la main-d'oeuvre québécoise.

L'université est un des derniers secteurs à n'être pas complètement passé à la moulinette de la libéralisation économique. Pour combien de temps encore nous sera-t-elle financièrement accessible? Et surtout, pourquoi tenir une commission parlementaire sur le sujet si les recteurs et la plupart des grands médias ont déjà décidé d'augmenter les droits coûte que coûte? Il existe une solution pour éviter le désastre anglais, où les droits ont triplé et l'endettement a explosé jusqu'à 21 000 livres sterling (52 000 $), encore faut-il avoir l'intention de la rechercher.

Effectivement, l'importance de l'éducation est «une notion encore bien jeune au Québec», comme le dit Josée Boileau dans son éditorial pro-dégel qui prépare la débâcle. Oui, il reste «beaucoup de pédagogie» à faire. Il est plutôt ironique, cependant, qu'il en revienne aux étudiants de le faire, les médias «objectifs» ayant déjà choisi leur camp.