Wall Street et la source du populisme

Dans un sondage du «New York Times» réalisé en 2014, 61 % des Américains disaient ne pas faire confiance aux banquiers de Wall Street.
Photo: Mark Lennihan Associated Press Dans un sondage du «New York Times» réalisé en 2014, 61 % des Américains disaient ne pas faire confiance aux banquiers de Wall Street.

Depuis la fin des primaires, la campagne présidentielle semble vidée de sa substance et se limite souvent aux attaques personnelles. Pourtant, l’économie demeure la préoccupation principale de l’électorat. Les Américains n’ont pas oublié que Wall Street était directement responsable de la crise financière de 2007-2008, mais aussi des millions de pertes d’emploi, des saisies, des expulsions et pertes matérielles en tout genre. Les excès et la cupidité du secteur financier ont grandement contribué à l’émergence de candidats atypiques comme Bernie Sanders et Donald Trump, et ont accentué le ressentiment de la population envers les élites économiques.

Même si la « reprise » postcrise aux États-Unis a propulsé les Bourses à des niveaux records et que le taux de chômage oscille maintenant autour de 5 %, 81 % des Américains ont vu leurs revenus stagner ou diminuer depuis 2009, en plus de voir leur sécurité d’emploi s’évaporer, leurs dettes augmenter et leurs avantages sociaux diminuer. À l’inverse, en 2015, le 1 % le plus riche cumulait 22 % du revenu des ménages, comparativement à 10 % en 1980. Si la diminution du chômage a entraîné des gains modestes pour la classe moyenne, elle n’a pas relancé la consommation de manière significative et n’a pas réussi à redynamiser l’économie, qui croît en moyenne de 1,4 % par année depuis 2008, bien en deçà du 3 ou 4 % espéré.

Dans le contexte d’une concurrence mondiale sans précédent, d’une baisse générale du revenu disponible pour les particuliers, d’une automatisation toujours plus étendue et d’investissements anémiques dans les entreprises, rien ne permet de croire à une reprise vigoureuse de l’économie américaine à court ou moyen terme.

Depuis le début des années 1980, époque à laquelle on a favorisé la renaissance du secteur financier en relâchant la réglementation, la finance exerce une influence économique et politique de plus en plus importante aux États-Unis. La promesse initiale selon laquelle les sommes astronomiques qui changent de mains sur les marchés boursiers ou lors de transactions majeures allaient percoler jusqu’aux citoyens ordinaires et engendrer une richesse collective ne s’est pas réalisée. Dans le sillage de la crise financière, la monopolisation des recettes par une infime minorité, l’éthos des bénéfices à très court terme et les fraudes répétées ont plombé Wall Street dans l’estime populaire.

En effet, selon un sondage du New York Times réalisé en 2014, 61 % des Américains disaient ne pas faire confiance aux banquiers de Wall Street. Cette hostilité a été alimentée par plusieurs productions culturelles (films, documentaires, etc.) qui ont fait état de la corruption et de l’avidité du secteur bancaire et aussi par plusieurs manifestations et mouvements comme Occupy Wall Street. L’ascension de Bernie Sanders, qui n’a cessé de qualifier les représentants de Wall Street de « criminels » et de « prédateurs » durant les primaires, n’est certainement pas étrangère à cette perception collective.

Donald Trump et Hillary Clinton ont aussi critiqué le milieu financier à de nombreuses reprises. Si le programme économique de Trump semble a priori plus favorable aux mieux nantis, notamment par l’entremise d’un allégement fiscal pour les entreprises et les plus fortunés, Wall Street est généralement effrayée par son tempérament et ses penchants nationalistes et protectionnistes.

Malgré son appropriation du discours de Sanders lors de son investiture, Clinton bénéficie du soutien quasi indéfectible de Wall Street. Encore une fois, la proximité apparente entre la candidate démocrate et l’un des principaux boucs émissaires du moment n’aide pas sa cause, particulièrement auprès des jeunes (les fameux « millennials ») qui ont lui ont largement préféré Sanders.

La semaine dernière, Wall Street s’est invitée dans la campagne. Wells Fargo, la troisième banque en importance aux États-Unis, a été condamnée par le bureau américain de protection des consommateurs (CFPB) à payer une amende de 185 millions. Depuis 2011, des conseillers financiers de la banque ont ouvert plus de deux millions de comptes bancaires à l’insu de leurs clients. Wells Fargo aurait perçu des frais sur ces comptes et versé des primes à 5300 employés (qui viennent d’être licenciés), soi-disant parties prenantes de cette gigantesque fraude.

Au moment où Elizabeth Warren, figure emblématique de la gauche démocrate, se prépare à interroger Wells Fargo mardi en comité sénatorial, les candidats devront aborder cet enjeu d’ici au 8 novembre.

Dans le contexte d’une faible croissance économique et devant la forte probabilité que le Congrès (et peut-être même le nouveau président) s’oppose à toute augmentation des impôts ainsi qu’à toute tentative de réglementer Wall Street et de réduire les inégalités, on peut déjà prévoir que la gauche américaine et le populisme anti-establishment de droite vont poursuivre sur leur lancée après l’élection.

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