Le bilan paradoxal de Jean Charest

Pour Jean Charest, il n’était pas incompatible pour le Québec d’avoir sa propre politique internationale et de défendre les intérêts du Québec dans le cadre du fédéralisme canadien.
Photo: Jacques Demarthon La Presse canadienne Pour Jean Charest, il n’était pas incompatible pour le Québec d’avoir sa propre politique internationale et de défendre les intérêts du Québec dans le cadre du fédéralisme canadien.

La politique internationale du Québec sous le gouvernement dirigé par Jean Charest (2003-2012) présente un paradoxe. C’est en effet sous la direction d’un premier ministre résolument fédéraliste que la politique internationale du gouvernement québécois a été la plus dynamique.

L’héritage de Charest est important : la relance des négociations de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne (AECG), l’Entente Québec-France sur la reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles, une nouvelle politique ambitieuse à l’égard des États-Unis, la participation du Québec au deuxième marché du carbone en importance au monde avec la Californie, la Western Climate Initiative. Aucun de ses prédécesseurs n’a participé à autant d’activités à l’étranger que Jean Charest.

Cette situation est paradoxale, car on pourrait penser qu’un gouvernement fédéraliste accepterait plus naturellement la primauté du gouvernement fédéral quant aux questions internationales ou chercherait activement à limiter la possibilité de conflits avec ce dernier afin de démontrer que le fédéralisme fonctionne. On peut aussi déduire qu’un parti fédéraliste serait nécessairement moins dynamique sur les questions internationales que ne l’est un parti souverainiste dont l’objectif fondamental est de faire du Québec un pays souverain.

Pourtant, les faits montrent le contraire. Sous le gouvernement Charest, non seulement l’ordre du jour international du Québec s’est-il considérablement bonifié, mais en plus le gouvernement du Québec a été très souvent en opposition avec la position du gouvernement du Canada pour des questions de politiques internationales d’importance notamment sur la question des changements climatiques.

Une question de personnalité et d’intérêt

Comment expliquer cette situation ? Selon plusieurs sources, que ce soit des hauts fonctionnaires ou d’anciens conseillers politiques, la personnalité du premier ministre et son intérêt pour les questions internationales sont les facteurs clés.

Pour Jean Charest, il n’était pas incompatible pour le Québec d’avoir sa propre politique internationale et de défendre les intérêts du Québec dans le cadre du fédéralisme canadien. Selon un conseiller politique, « il voyait là une façon pour le Québec de se démarquer, de se développer, de démontrer une ouverture sur le monde. […] C’est vraiment une priorité pour lui. » D’après plusieurs sources, le premier ministre était très à l’affût des tendances politiques et diplomatiques internationales. Il connaissait les faits et se renseignait constamment. Il lui arrivait régulièrement d’envoyer des lettres à des chefs d’État à l’étranger, d’entretenir des correspondances avec eux et de proposer des projets d’ordre international.

De très nombreuses initiatives ayant une portée internationale émanaient même directement du premier ministre. Le rapprochement avec Arnold Schwarzenegger au sujet de la Western Climate Initiative ou encore le projet sur la mobilité de la main-d’oeuvre entre la France et le Québec qu’il a présenté lui-même à Nicolas Sarkozy en sont des exemples. Selon un haut fonctionnaire, les personnes présentes à Paris au sein de la délégation québécoise ont été étonnées d’apprendre, lors d’une conférence de presse conjointe entre Jean Charest et Nicolas Sarkozy, l’existence d’un tel projet.

Au dire d’un haut fonctionnaire, le premier ministre effectuait personnellement et souvent, voire hebdomadairement, le suivi des dossiers internationaux prioritaires, notamment celui sur l’accord de mobilité avec la France. Il souligne qu’en près de 30 ans de carrière dans la fonction publique québécoise, il n’avait jamais connu un premier ministre aussi directement impliqué dans les sujets de nature internationale.

Au-delà de la doctrine Gérin-Lajoie

Sur le plan de la vision, le premier ministre Charest arrive sur la scène québécoise sans « complexes » par rapport aux relations entre le Québec et la politique internationale. Il n’a jamais hésité à affirmer le caractère international du Québec et même à pousser plus loin la doctrine Gérin-Lajoie dont on vient de célébrer les 50 ans. Dans sa façon d’aborder la politique internationale, le premier ministre Charest a même dépassé la doctrine Gérin-Lajoie, puisqu’il a traité d’enjeux, comme les négociations commerciales entre le Canada et l’Union européenne, qui débordaient des champs de compétence du Québec.

Selon plusieurs sources, même si la politique internationale du Québec créait des frictions avec le gouvernement du Canada au sujet de divers dossiers, Charest estimait que le gouvernement fédéral et ses institutions (ambassades, consulats) devaient travailler en appui aux actions du gouvernement du Québec.

Au final, le premier ministre Charest a pu réaliser ses ambitions parce qu’un ministère doté d’un personnel compétent a été capable de répondre à ses volontés, voire de lui proposer des politiques internationales innovatrices. Mais dans l’ensemble, aucun autre premier ministre dans l’histoire du Québec n’a eu une mainmise aussi directe sur les questions internationales que Jean Charest.

 

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Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, un extrait d’un numéro spécial de la Revue québécoise de droit international portant sur la doctrine Gérin-Lajoie.


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