Questions de coeur et de sens à la veille des Jutra : La nouvelle race de pères du cinéma québécois

On a beaucoup parlé d'argent, de succès et de performance ces derniers temps à propos du cinéma québécois. Et c'est tant mieux. Mais il y a aussi les films, qu'il ne faudrait pas voir s'effacer derrière le mur des statistiques. Quelques films en particulier qui, du foisonnement d'images qui nous assaillent bon an, mal an, risquent de se déposer avec un certain aplomb dans les mémoires une fois la poussière médiatique retombée. Quel sens donner à ces regards sur le monde qu'ils nous proposent?

À voir la liste des plus prestigieuses nominations aux prix Jutra cette année (La Grande Séduction, Les Invasions barbares et Gaz Bar Blues, tous en nomination dans les catégories du meilleur scénario, de la meilleure réalisation et du meilleur film), on a envie de dire que ces films-là ont le coeur à la bonne place. Et que ce n'est sûrement pas un hasard ni un simple effet de mode s'ils ont ainsi conquis la faveur populaire et enclenché, d'une certaine manière, tout le débat actuel sur le financement des films. Que l'un ou l'autre rafle tel ou tel prix demain soir n'a pas, au fond, tellement d'importance car ils ont déjà, chacun à leur manière, marqué les esprits.

Que nous disent donc ces trois films sur l'état actuel de nos représentations symboliques? Les fortes entrées en salles qu'ils ont générées nous disent quoi de notre adhésion à la vision du monde qu'ils incarnent? Comment expliquer qu'ils aient touché autant de cordes sensibles chez ceux qui les ont vus?

Les pères présents

Premier étonnement: ces trois films écrits et réalisés par des hommes nous montrent et nous parlent tous de nos pères. De nouveau, ose-t-on ajouter. Mais cette fois, ô surprise, ces pères-là se révèlent tous en pleine possession de leurs émotions, tissées d'amitiés forgées de longue date. Ce sont des hommes capables d'exposer leurs contradictions, leurs hésitations, leurs rêves plus ou moins aboutis. Leur grandeur aussi, celle par exemple d'avoir vécu leur vie dans un rapport actif, réel, concret, avec leur communauté ou leur famille.

Des pères passablement seuls sur le plan amoureux, sauf pour le Germain de La Grande Séduction, mais toutefois entourés d'amis. Et qui semblent tous avoir quelque chose de significatif à régler avec leur(s) fils. Même Germain, qui va jusqu'à s'inventer une fiction de fils disparu pour mieux appâter le jeune médecin venu tenter sa chance au bout du monde.

Pourquoi ne pas imaginer un instant que l'effet conjugué de ces représentations de rapport père-fils puisse être en train de supplanter, mine de rien, l'un des lieux communs les plus tenaces hérités de nombre de films québécois des dernières décennies: ce sempiternel père absent ou incapable d'exprimer ses émotions ou emmuré dans son silence? Et si la mort de Séraphin — homme seul s'il en fut — à la fin d'Un homme et son péché pouvait représenter une sorte de prélude à la lente émergence actuelle d'une autre race de pères symboliques?

Comment expliquer qu'ils nous touchent à ce point, ces hommes d'âge mûr qui habitent ces quelques films récents, sinon que nous reconnaissons en eux la capacité, le courage de faire face les yeux ouverts aux situations charnières de leur vie? Sans héroïsme pompier, mais plutôt à même cette espèce d'âpreté de vivre dont ils sont la matière, Rémy, le Boss et Germain nous font partager leur rapport au monde d'abord et avant tout à travers leurs liens avec leurs amis, leur communauté.

Un récit et son public

Reconnaissons que l'humanisme généreux et contagieux de ces visions du monde est le fait de scénaristes et de cinéastes non seulement habités d'un véritable désir de partage mais aussi dépositaires d'un savoir-faire évident de conteurs par l'image. Le cinéma de fiction, c'est aussi une technique narrative, et la justesse avec laquelle les auteurs de ces films arrivent à fonder leurs petites histoires singulières à même le grand tout des outils de récit du cinéma relève du grand art. Qui a dit que le cinéma québécois était encore en manque de scénarios ou de scénaristes?

L'existence et le succès de ces films nous enseignent plusieurs choses encore sur l'état actuel du cinéma d'ici. Bien sûr, il ne faut pas s'attendre à ce que l'alignement idéal des astres dont nous sommes témoins cette année se reproduise à tout coup. De toute façon, on ne fait pas du cinéma pour battre des records, semblent nous suggérer ces quelques titres. On le ferait peut-être plutôt par désir de partager, de raconter, tout bêtement, des histoires de familles qui nous sont proches.

Cette adéquation étonnante entre les récits exemplaires que nous ont livrés ces films et un public bien réel, bien concret, est extrêmement précieuse. Les hommes qui ont su accoucher d'une telle résonance sont de ceux dont la vision compte dans le grand village symbolique du cinéma québécois.

Ils ne sont d'ailleurs pas seuls puisque des films comme 20h17, rue Darling et La Face cachée de la Lune se glissent également cette année dans la liste des principales catégories évoquées plus haut. Ces films aussi nous parlent, d'un point de vue d'hommes, d'une certaine quête de sens. Non pas cette fois dans un rapport ouvert et direct à la communauté ou à la famille mais plutôt confidentiellement, à l'abri de la rumeur publique. Films plus discrets, en somme, qui ont su chacun à leur façon toucher eux aussi le coeur de ceux qui se sentaient concernés par cette approche plus feutrée.

Les rejetons des Boys?

Il est tentant d'essayer de tracer des généalogies, d'inventer des ancêtres à ces quelques films récents. Les Boys seraient-ils entrés en résonance dans une part du cinéma qui se fait aujourd'hui? On parle souvent de l'effet locomotive qu'a eu cette série de succès, redonnant le goût aux Québécois, selon l'idée reçue, de voir leur cinéma. Mais on s'est peu attardé au sens des aventures de cette gang de gars-là, à ce qui se trame d'eux à nous sous la surface des apparences. Par exemple, au fait que Gaz Bar Blues nous met en présence de la même grande famille symbolique de gars que celle à laquelle nous conviait la célèbre trilogie. Une famille guidée qui par un père fatigué, qui par un entraîneur soucieux. Soucieux d'abord de leurs problèmes d'argent mais aussi, et peut-être surtout, du bien-être de leurs fils, réels ou empruntés. Pères dignes, en somme, qui, dans l'adversité et la solitude amoureuse, se révèlent dans toute leur humanité, écorchée, certes, mais avec un coeur grand comme ça.

S'il y a une explication à trouver au succès international que sont en voie de connaître La Grande Séduction et Les Invasions barbares, ne serait-il pas plausible de penser qu'au-delà du pittoresque de circonstance, c'est peut-être surtout l'universalité des quêtes de leurs héros qui est en cause? On l'a dit, ces personnages ont du coeur. L'histoire d'un homme qui, dans la dignité, fait face à sa propre mort, à la survie de sa communauté ou à l'inexorable passage du temps sur ses rêves constitue un récit exemplaire qui transcende les frontières et le temps.

Le public, où qu'il soit, et à condition qu'il ait accès aux oeuvres, ne s'y trompe au fond pas vraiment quand il s'agit de reconnaître, au bout du compte, les histoires qui le touchent. Parions que c'est d'ailleurs en bonne partie pour ça qu'on va encore au cinéma.

* Avec une pensée pour Jean Chabot, qui aimait tant réfléchir à ce genre de choses.