Retrouver la raison

L'éternel retour de la thèse de la «fatigue culturelle» est un aveu d'échec.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L'éternel retour de la thèse de la «fatigue culturelle» est un aveu d'échec.
Ce texte est un extrait du livre Retrouver la raison. Essais de philosophie publique qui vient de paraître aux éditions Québec Amérique.


Le débat politique québécois s’est recomposé depuis le référendum de 1995. L’opposition entre souverainistes et fédéralistes n’est plus la matrice de notre conversation démocratique. Il s’agit aujourd’hui de l’un des axes de polarisation parmi d’autres et dont l’importance est décroissante. L’intensité des débats sur les accommodements raisonnables, l’austérité budgétaire et le rapport au territoire est plus grande que celle du débat sur la question nationale.

Certains souverainistes déçus ne cessent de recycler l’hypothèse de la « fatigue culturelle » des « Canadiens français » mise de l’avant par Hubert Aquin en 1962, mais personne n’est dupe. Ce n’est pas parce qu’elle est fatiguée ou aliénée que la « majorité » a du mal à se passionner pour la question nationale, mais bien parce que le Québec est une nation normale et mature qui dispose de pouvoirs substantiels et qui dépense ses énergies sur les grands enjeux éthico-politiques qui occupent l’ensemble des régimes démocratiques. L’éternel retour de la thèse de la « fatigue culturelle », de la « fausse conscience » ou de la « trudeauisation des esprits » est un aveu d’échec. Lorsqu’on ne parvient pas à convaincre et à mobiliser, il est plus rassurant d’attribuer ce résultat à l’aliénation dont seraient victimes nos contemporains que de s’interroger sur nos propres positions.

S’il y a un constat, toutefois, qui rallie les citoyens par-delà leurs orientations idéologiques, c’est bien que notre discussion démocratique est mal en point. Rares sont ceux qui considèrent que la démocratie parlementaire et les campagnes électorales permettent de véritables débats d’idées. L’Internet 2.0 favorise la multiplication des voix, mais encourage au passage la polémique, l’indignation permanente, l’attaque personnelle et l’expression de la haine. Même les médias sérieux préfèrent parfois l’affrontement entre points de vue fortement idéologiques au dialogue nuancé entre des intervenants qui reconnaissent la complexité du réel. […]

Gueule de bois

Lorsque j’étais étudiant à l’université, le débat entre le postmodernisme et ses critiques faisait rage. Le XVIIIe siècle — le siècle des Lumières — devait inaugurer une ère où les affaires humaines seraient guidées par la raison et des principes « universels » comme la dignité humaine, les droits fondamentaux et la démocratie. La capacité de la raison et des sciences de nous révéler la structure ultime de la réalité devait, en plus d’accroître nos connaissances, inaugurer une phase de progrès moral et politique accéléré.

Cet optimisme, on le sait, n’a pas survécu à son siècle. S’il est hasardeux d’affirmer que nous n’avons pas progressé du tout d’un point de vue moral et politique — rares sont ceux qui militent pour un retour à l’esclavage ou à l’exclusion politique des femmes —, il est incontestable que l’Occident s’est réveillé avec une gueule de bois légendaire : colonialisme et impérialisme, guerres mondiales, génocides, utilisation de l’arme atomique, persistance de la pauvreté extrême et péril écologique.

Il a ainsi été longtemps périlleux de se réclamer des idéaux des Lumières. La pensée postmoderne a toutefois été incapable de dépasser le stade de la critique et de la déconstruction pour générer tant une théorie de la vérité plausible qu’une véritable éthique. Ces théories ont bien du mal à offrir des réponses convaincantes à des questions comme : sur quelles bases devons-nous appuyer des luttes pour la justice ? Le postmodernisme a aussi souffert de son opacité théorique et de sa propension au baratin conceptuel. Lorsqu’on doit faire face aux changements climatiques, à l’accroissement des inégalités socio-économiques ou à l’intolérance à l’égard des minorités religieuses, le relativisme apparaît bien inadéquat.

Le projet des Lumières

C’est ainsi que ceux qui ont tenu le fort du rationalisme revoient enfin la lumière au bout du tunnel. Dans son livre Enlightenment 2.0, le philosophe J. Heath soutient qu’il est maintenant temps de relancer le projet des Lumières en s’appuyant cette fois-ci sur une conception réaliste du potentiel de la raison humaine et du contexte, fortement défavorable, dans lequel ce potentiel doit se réaliser aujourd’hui.

Si les philosophes des Lumières avaient une vision éthérée de la raison, nous devons maintenant reconnaître que nous sommes moins rationnels que nous aimons le penser. Nous avons tous des « biais cognitifs » qui nous empêchent, à différents degrés, d’évaluer les enjeux de société avec objectivité et impartialité. Nous sélectionnons les faits qui font notre affaire. Nous accordons de la crédibilité aux intervenants qui nous confortent dans nos positions. Nous sommes plus enclins à utiliser notre raison pour justifier après coup nos positions spontanées qu’à mener une réflexion ouverte guidée par la force du meilleur argument. Notre réflexion prend trop souvent place au sein de groupes relativement homogènes, ce qui décourage l’autocritique.

Cet essai se veut une contribution modeste à cette nouvelle ère du « rationalisme réaliste ». Par-delà les positions défendues sur la justice sociale, la laïcité, le nationalisme ou les droits fondamentaux, mon espoir premier est de contribuer positivement à ce que John Rawls appelle la « raison publique », soit la rationalité collective qui se cristallise dans l’échange d’arguments, fondés sur des principes, entre les citoyens d’une communauté politique. S’il n’est pas facile d’être optimiste quant aux chances de relancer le projet des Lumières, le « démissionisme » ne peut qu’aggraver la situation. Il faut encourager toutes les initiatives qui ont pour but de ralentir le rythme de la vie politique et de favoriser la délibération publique rationnelle.

23 commentaires
  • Emmanuel Bernier - Abonné 9 septembre 2016 06 h 10

    Une nation normale?

    Bien que j'adhère à 100% aux propositions de Jocelyn Maclure pour une conversation démocratique plus rationnelle, sa lecture de la situation nationale reste très discutable. Le Québec sera une "nation normale et mature" le jour où il pourra exercer tous les pouvoirs sur son territoire. Un peuple qui n'a pas ratifié le document fondamental qui le régit (la Constitution canadienne) n'est pas libre.

    • Jacques Patenaude - Abonné 9 septembre 2016 09 h 56

      "le Québec est une nation normale et mature qui dispose de pouvoirs substantiels et qui dépense ses énergies sur les grands enjeux éthico-politiques qui occupent l’ensemble des régimes démocratiques." ...

      J'aimerais bien que notre philosophe néo-rationaliste développe son argumentation. La "majorité" dont il parle c'est qui? les Canadiens français? nous sommes la plus grande minorité ethnique du Canada, majoritaire dans un province. C'est le statut qui nous est accordée par la constitution qui a été imposée aux Québecois. Le lien avec la monde est assumé par l'état fédéral avant tout. Les alliances diplomatiques et militaires, les traités de commerces, la participation aux instances multilatérales,etc. sont du ressort du gouvernement fédéral. Alors de quoi parle-t-on lorsqu'on nous parle de majorité?

      Cette perception de nation majoritaire québécoise est à la mode actuellement dans les milieux libéraux, (libertaire et libertariens inclut) . Il faudrait que ceux-ci nous le démontrent car cette assertion sans démonstration ne relèvent pas du rationalisme dont l'auteur se réclame.

      "Notre réflexion prend trop souvent place au sein de groupes relativement homogènes, ce qui décourage l’autocritique."

      Cette dernière citation me semble plus conforme à ce qu'il prétend.

  • François Beaulé - Abonné 9 septembre 2016 07 h 45

    Un grand manque de radicalité

    Jocelyn Maclure est un des rares, sinon le seul, philosophes québécois qui essaient d'établir un dialogue avec des citoyens hors du cercle étroit des philosophes universitaires.

    L'extrait de son dernier livre, publié ce matin, exprime son insatisfaction devant la politique d'ici et d'ailleurs. Il dénonce le manque de rationalité des débats causé, évidemment, par la subjectivité des individus.

    Je devine qu'il souhaite que les individus apprennent à mieux débattre en devenant plus rationnels et vice-versa. Ce n'est pas une mauvaise idée mais il faut bien autre chose. Pour chercher le bien commun, un individu doit se percevoir comme un élément de la société. Alors que le système économique met les individus en compétition les uns contre les autres.

    Non seulement le capitalisme mais aussi le libéralisme qui définit nos institutions et notre conception individualiste de l'Homme mettent l'accent sur l'individu au détriment de la dimension sociale. La société est vue comme un compromis entre des subjectivités individuelles. Alors plutôt que de chercher la véritable identité des hommes, individuelle et sociale, il s'agirait de mieux débattre en étant plus rationnel.

    Le « rationalisme réaliste » en se centrant sur l'homme individuel, sans comprendre le caractère fondamental de la société, échoue à appréhender l'humanité dans sa dualité.

  • Jean Lapointe - Abonné 9 septembre 2016 07 h 45

    Voilà une belle rationalisation.

    «Ce n’est pas parce qu’elle est fatiguée ou aliénée que la « majorité » a du mal à se passionner pour la question nationale, mais bien parce que le Québec est une nation normale et mature qui dispose de pouvoirs substantiels et qui dépense ses énergies sur les grands enjeux éthico-politiques qui occupent l’ensemble des régimes démocratiques.» (Jocelyn Maclure)

    Voilà pour moi une belle rationalisation!

    C'est comme si pour ce monsieur nous les Québécois francophones ne serions plus aliénés et que nous n'aurions plus raison parfois d'être fatigués à cause des obstacles énormes auxquels nous sommes confrontés. Nous aurions décidé plutôt sans trop le savoir de nous attaquer aux «vrais» problèmes.

    Quelle belle façon de tenter de noyer le poisson!

    • Cyril Dionne - Abonné 9 septembre 2016 19 h 20

      "Lorsqu’on ne parvient pas à convaincre et à mobiliser, il est plus rassurant d’attribuer ce résultat à l’aliénation dont seraient victimes nos contemporains que de s’interroger sur nos propres positions."

      D'accord avec vous M. Lapointe. Quelle belle rationalisation. Tout le monde est content de perdre sa langue et culture au profit d'un mondialisme anglo-saxon pervers. Ah oui M. le philosophe Maclure. Que diriez-vous de l'assimilation par une entité anglo-saxonne sans scrupule qui le fait avec un gant de velours et une poignée de fer ?

      La pensée de Paulo Freire me vient toujours à l'esprit lorsque j'entends un discours si déconnecté de la réalité. Comme il le disait si bien :

      "L'opprimé est un être double. Il accueille en lui l'oppresseur, du fait de sa situation objective ; il est donc à la fois lui-même et l'autre. L'opprimé est attiré fortement par la personne de l'oppresseur et son mode de vie. Il voudrait accéder à ce mode de vie et à « l'être » de l'oppresseur.

      Il pense comme l’oppresseur, il fait sienne sa vision du monde. Dans le même mouvement, l'opprimé se déprécie ; intériorisant le jugement de l'oppresseur parce qu'il s'en croit incapable.

      L'opprimé a peur de la liberté, peur de courir le risque d'autre chose, de l'autonomie. Il a plutôt tendance à s'adapter, à faire comme les autres sans pour autant arriver à une solidarité authentique. L'opprimé veut être mais a peur d'être. Il est immergé dans l'ordre établi par l'oppresseur à son profit et n'en voit pas la réalité."

      Coudonc, ne reconnaît-on pas la nation québécoise et ses courtisans libéraux à la courbette légère dans ce discours ?

  • Christian Montmarquette - Abonné 9 septembre 2016 08 h 05

    L'attaque personnelle et les affirmations gratuites

    J'applaudis ce texte d'une grande lucidité et dont plusieurs esprits fixés sur la seule et unique question nationale devraient essayer de tirer leçon. Et particulièrement en ce qui concerne les affirmations gratuites sans références ni sources qui misent sur l'ignorance, la désinformation, les campagnes de préjugés et les attaques personnelles, plutôt que sur les faits et la réalité.

    Car certains militants.tes enfermés.es dans un patriotisme malsain semblent croire qu'ils peuvent tout se permettre au nom du drapeau, et y compris le mensonge et la fraude intellectuelle, quand ce n'est pas carrément la diffamation.

    Si j'en fais moi-même régulièrement les frais, le pire effet de cette situation est le constant rabaissement du niveau des débats et la désinformation du public.

    Ce n'est certainement pas avec ce genres d'approches qu'on fera progresser le Québec.


    Christian Montmarquette

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 9 septembre 2016 08 h 10

    Pourquoi avoir choisi cette photo?

    Donc, vous déplorez les débats publics et l'absence de sérénité entre groupes ne partageant pas les mêmes intérêts et idéologies... Déplorez plutôt les politiques multiculturalistes qui ont créé une nation de communautés vivant côte à côte, et non ensemble, une nation dont les peuples fondateurs se voient forcés de renier leur patrimoine et leur histoire au profit de peuples nouvellement arrivés à qui l'on a donné tous les droits, sans aucune obligation de s'intégrer.
    "... échange d'arguments, fondés sur des principes, entre citoyens d'une communauté politique..." Très bel idéal, mais irréalisable dans une nation gouvernée par des politiques multiculturalistes et mondialisent. Habituez-vous au chaos, Professeur. Les tempe ne sont révolus où nous pouvions croire en des idéaux partagé par un peuple et une nation prête à les défendre.

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 9 septembre 2016 11 h 48

      Mais ... !
      Avez-vous quelque chose de mieux à proposer que la raison, la patiente analyse, l'objectivité, l'impartialité guidant les rencontres inévitables entre communautés, le tout dans l'attitude la plus constructive ?
      Cette habitude du chaos, n'est-ce pas l'échec collectif de la raison face à la violence ?
      Je n'ai pas besoin d'être d'accord avec vous, mais l'écoute, la recherche, la collaboration, la coopération est toujours plus importante que la confrontation stérile menant vers la violence.
      La preuve, c'est que je vais lire du Mathieu-Bock Côté, chose que je n'aurais jamais fait avant. Continons donc !

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 9 septembre 2016 13 h 56

      Parlez donc aux instigateurs du chaos en question, M. Garceau.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 9 septembre 2016 15 h 56

      Que doit-on faire apres 150 ans de domination et de tentatives de nous disparaitre de la carte.Le ROC n'aime pas notre langue,culture,histoire.Que voulez-vous il en est ainsi dans le plus meilleur pays du monde.Ils nous rappellent sans arret que nous sommes un peuple vaincu et qu'il est défendu de relever la tete et de se tenir debout. Alors a genoux pour quemander un petit pain comme le fait notre chef Couillard approuvé par la CAQet le QS.

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 10 septembre 2016 10 h 24

      J'imagine que le tango se danse à deux ...
      Si nous refusons la danse d'entrer dans la danse, ce n'est pas pour imposer une autre danse, la nôtre. Forcément meilleure.
      L'exercice implique que chacun puisse mettre de côté notre émotivité trouble, nos biais pour qu'on puisse se rencontrer vraiment ...
      Que celui qui n'a aucun biais et qui possède l'entière vérité jette la première pierre.