L’altruisme d’hier à aujourd’hui

Mère Teresa, photographiée en 1978, berce une jeune orpheline de Calcutta.
Photo: Eddie Adams Associated Press Mère Teresa, photographiée en 1978, berce une jeune orpheline de Calcutta.

Il y a un peu plus de 25 ans, mère Teresa se trouvait à Québec. En réponse à l’invitation de la Faculté de droit et de celle des sciences sociales (dont j’étais le doyen) de l’Université Laval, et grâce aux initiatives de professeurs de nos deux facultés. L’autre invité de marque à ce colloque : Bernard Kouchner, fondateur de Médecins sans frontières. Tous deux étaient des invités « naturels » puisque l’événement avait pour thème l’altruisme, la philanthropie. Deux personnages dont les initiatives ne laissaient aucun doute quant à la noblesse de leurs intentions.

Le colloque se tenait selon les rites habituels de tels événements universitaires. J’y attachais une importance particulière, dans le contexte de la grande campagne de souscription lancée par le recteur Jean-Guy Paquet, en m’impliquant en particulier en créant le Fonds Georges-Henri-Lévesque, en hommage au fondateur de la Faculté, et le Fonds de développement de la faculté ; les retombées de ces fonds n’ont pas cessé depuis.

Complément anecdotique : la présence à Québec de l’illustre femme avait amené les autorités universitaires et religieuses à organiser une « mégamesse » (comme lors de la visite de Jean-Paul II) sur le terrain du PEPS de l’université. Avec, naturellement, discours de l’amie et porte-parole du pape. Et, non moins naturellement, sa dénonciation de la contraception et de l’avortement. J’avais alors dû user de toute mon influence, le retenant même gentiment par le bras, pour empêcher Bernard Kouchner de bondir sur la scène et dénoncer ces positions complètement à l’opposé de son action philanthropique et politique.

Des excuses

Altruisme, générosité, philanthropie sont glorifiés comme valeurs. Celles-ci doivent résulter de l’éducation, c’est-à-dire de la transformation de l’humain tel qu’il se présente à la naissance, éduquer signifiant beaucoup aller contre la nature, la survie elle-même de l’espèce. Comme de toutes les autres formes de vie, l’espèce est due au gène universel de la… prédation. Terrible réalité. Mais on dit que l’altruisme est une valeur importante. En parole. Or, il est permis de se questionner sur sa véritable pratique.

Que de réponses rapides à mes persévérantes mais respectueuses sollicitations : « J’ai déjà donné » (réclamant souvent la discrétion, si obole arrachée, par gêne d’en voir connue la modestie). « Je donne à mes enfants » (comportement naturel parce que génétiquement inscrit, donc pas altruiste). « C’est à l’État que cela revient » (parfois entendu de personnes qui tirent de cet État le plus clair du confort de leur vie et de la gloriole de leur carrière). « Allez quêter auprès des entreprises qui nous exploitent » (demi-vérité et excuse facile).

Le rôle des religieuses

Il existait jusqu’à il y a un demi-siècle la forme « mère Teresa » de la philanthropie : la consécration de vies aux causes sociales de la santé et de l’instruction-éducation. Les communautés religieuses en étant les manifestations les plus visibles. Dont il reste les traces, si on ne les démolit pas trop vite, en de nombreux édifices construits à ces fins.

Mais pour rendre possibles ces institutions, il y avait surtout ces milliers de personnes qui donnaient littéralement leur vie à ces causes. Dans chaque ville. Dans chaque village. Parfois à grande distance et jusque dans les pays de missions à l’étranger. Avec comme motivation l’encouragement familial et social, ainsi que la perspective de récompense « éternelle » dans une autre vie.

Il y a quelques années, à l’occasion du lancement du livre Il était une fois la foi (Pierre Valcour, recueil de témoignages de personnes âgées de diverses communautés), j’avais, à l’occasion de mon discours comme président de la Fondation du patrimoine laurentien, vu perler quelques larmes dans les yeux de religieuses présentes alors que j’évoquais la générosité de toutes ces vies consacrées aux causes sociales, sans rémunération et avec renonciation à la fondation d’une famille. Et je m’interrogeais à savoir si les générosités des individus et des familles d’autrefois (chacune se glorifiant de compter un religieux dans ses rangs) avaient trouvé transposition dans le monde d’aujourd’hui.

Mère Teresa appartenait à un équilibre social aujourd’hui disparu. Du moins au Québec. Nous étions riches d’enfants, mais pauvres de biens matériels et financiers. Tout le contraire d’aujourd’hui. À ma question sur les avoirs des Québécois, Alban D’Amours, alors p.-d.g. de Desjardins, me répondait que chaque année, ceux-ci laissent en mourant 50 milliards de dollars. Suffisamment certes pour aider et même gâter leur enfant et trois quarts (à remarquer que nous ne sommes pas là dans la philanthropie), mais largement assez pour doter nos hôpitaux et universités de fonds qui feraient l’envie de nos voisins américains (eux qui souvent ne peuvent pas faire reposer leur succès sur l’État) et anglo-canadiens.

Que les mères Teresa inspirent la générosité et que les Bernard Kouchner en orientent l’action !

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3 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 8 septembre 2016 06 h 46

    Le don


    Texte fort beau et intéressant. Sans don, l'homme n'est pas pleinement homme.

    M.L.

  • Martin Richard Mouvement Action Chômage Montréal - Abonné 8 septembre 2016 07 h 20

    En passant...

    Bernard K., ministre de Sarkozy (déjà, fallait le faire !) signant des contrats de vente d'armes avec le tyran Kadhafi, en rigolant. Était inclus dans les contrats des systèmes sophistiqués de communications pour déceler les opposants politiques. Pour ce qui est d'orienter...

    • Michel Lebel - Abonné 8 septembre 2016 08 h 46

      Kouchner comme Mère Teresa n'est pas parfait. Ainsi sont tous les humains, saints comme pas saints!

      M.L.