Une lecture féministe arrogante et cavalière

« Si vous pensez que les femmes voilées sont une menace pour vous, alors permettez-moi de vous dire que vous vous trompez de combat », écrit Amel Zaazaa à Louise Mailloux.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir « Si vous pensez que les femmes voilées sont une menace pour vous, alors permettez-moi de vous dire que vous vous trompez de combat », écrit Amel Zaazaa à Louise Mailloux.

Le déclencheur

 

« Le burkini participe de la même idéologie, de la même morale étriquée que celle du hidjab. Une morale patriarcale et sexiste qui définit les femmes comme des objets sexuels appartenant aux hommes. »

— Louise Mailloux, «Le burkini, version aquatique du hidjab», Le Devoir des 3 et 4 septembre


J'ai été interloquée de lire l’article de Louise Mailloux qui, du haut de son édifice de militante féministe, nous dit s’opposer farouchement au burkini, au voile, au « projet d’islamisation » de nos écoles et de notre progéniture. Elle entame sa dissertation par une métaphore où elle compare les femmes en burkini au spermatozoïde incarné par Woody Allen dans son film Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander. Comparer ces femmes à des spermatozoïdes infiltrant la société québécoise dans le but de l’islamiser !

Mme Mailloux, avez-vous seulement conscience de la violence de cette image ? Laissez-moi répondre à cette image par une autre, celle évoquée par Audre Lorde en 1981 de la féministe blanche si amoureuse de sa propre oppression au point qu’elle n’est plus capable de voir l’empreinte de son talon sur le visage d’une autre femme, celle qui utilise sa propre oppression comme ticket d’entrée au rang des justes, loin du vent glacial de l’examen de conscience.

Vos références féministes, votre combat pour les femmes québécoises vous donnent-ils aujourd’hui le droit de matriarche que vous vous octroyez, vous donnent-ils le droit d’exclure ces femmes québécoises de la sphère économique, sociale et politique, car vous projetez sur elles vos peurs et vos fantasmes orientalistes ?

Votre étendard féministe des années 70 représente-t-il cette jeune génération de Québécoises, voilées ou pas, qui s’est nourrie de courants autres que les vôtres et les a fait évoluer, qui a la liberté de choix et qui l’exerce dans une société où la différence de l’autre n’est pas une menace, mais une richesse ?

Vous mettez dans votre mélangeur plein d’ingrédients et de notions pour créer volontairement un amalgame et pour essentialiser ces femmes. Vous les moquez, les réduisez à des êtres faibles et malléables, vous ne concevez pas une seule seconde qu’elles puissent agir de leur propre chef et vous les traitez comme une entité homogène et unique faisant fi de leurs parcours multiples, de leurs diversités et de leurs combats.

Décoloniser le féminisme

Le seul moyen de libération serait selon vous de les obliger à se dévoiler sous peine de les exclure. Permettez-moi de vous dire que vos méthodes sont un peu cavalières. Vous ne combattez pas leurs prétendus oppresseurs, vous ne faites qu’ajouter des pierres à leur édifice en les excluant, en leur refusant du travail et en contribuant à leur précarité économique.

Je suis féministe, je suis musulmane, et au risque de casser votre fantasme orientaliste, je suis une femme libre, une liberté que je n’autoriserais personne à m’ôter. Mon corps m’appartient, il n’est ni la possession des féministes de votre acabit, ni des religieux, ni des politiques et il m’appartient à moi seule de décider de mon habit.

Si vous pensez que les femmes voilées sont une menace pour vous, alors permettez-moi de vous dire que vous vous trompez de combat. Aujourd’hui, la pensée féministe a évolué et, aussi difficile à croire que cela semble l’être pour vous, des féministes musulmanes sont actives partout aux quatre coins de ce globe. Voilées ou non, elles sont libres, intelligentes, pertinentes, elles dépoussièrent les visions archaïques, elles décolonisent le féminisme et réinventent leurs propres luttes. Elles se libèrent elles-mêmes et n’ont pas besoin de votre féminisme à la hussarde pour les sauver.

Zahra Ali, une militante féministe musulmane dont je vous recommande fortement les écrits, disait que le clash prétendu entre féminisme laïque et féminisme religieux est une tentative politiquement motivée d’empêcher l’extension des solidarités féminines. Diviser pour mieux régner, voilà une recette intemporelle à l’efficacité infaillible.

Le cadet de mes soucis

Enfin, laissez-moi, Madame Mailloux, vous parler de mes enjeux en tant que femme aujourd’hui.

J’aimerais tant ne plus avoir à choisir entre la maternité et ma carrière professionnelle. J’aimerais tant qu’à compétence égale, je sois payée et promue autant que mon collègue. J’aimerais tant avoir accès à un logement décent sans avoir à dépenser la moitié de mon salaire en loyer. J’aimerais tant que ma fille profite d’une éducation de qualité et d’un système de santé accessible, qu’elle grandisse dans une société qui la valorisera et qui ne la jugera pas par son origine, la couleur de sa peau ou son habit, qu’elle soit libre de ses choix et qu’elle puisse atteindre son plein potentiel. J’aimerais tant avoir le temps de défendre mes droits, car voyez-vous, chère dame, le temps est une denrée rare pour celles qui travaillent sans relâche pour mettre du pain sur la table. Croyez-moi, le burkini est le cadet de mes soucis et je suis certaine qu’il en est de même pour bon nombre de Québécoises aujourd’hui.

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