Libre opinion: Le transport maritime n'est pas une jungle

Univers méconnu s'il en est un, le monde du transport maritime international n'est perçu par le grand public que par le truchement des manchettes lors de catastrophes ou par quelques articles «de fond» qui ne rapportent que certains faits sans les mettre en perspective.

Apportons donc une certaine perspective à l'article «Guerre sans merci chez les requins cravatés» paru le 6 février dernier dans Le Devoir. Oui, le transport maritime international évolue dans un univers ultraconcurrentiel, mais non, ce n'est pas la jungle.

Oui, le transport maritime international assure 90 % du transport du fret mondial: cela représente plus de 40 000 navires qui sillonnent toutes les mers du monde, transportant des volumes énormes de marchandise 365 jours par année, 24 heures sur 24, beau temps, mauvais temps. Cela représente également des dizaines de milliers de compagnies maritimes à travers le monde et 1 200 000 marins aux quatre coins du globe. Oui, compte tenu de ce gigantisme, on trouve parfois des opérateurs peu scrupuleux, et des accidents surviennent parfois. Mais l'arbre ne doit pas cacher la forêt.

Ainsi, l'article rapporte qu'une cinquantaine de navires restent abandonnés avec leur équipage dans divers ports du monde chaque année. Ceci représente donc moins de 0,001 % de la population des marins internationaux, bien que cela reste 50 navires de trop. Il faut également savoir que tous les marins sont représentés par un syndicat international qui négocie les conditions minimales obligatoires applicables à travers le monde et qui a des représentants dans les principaux ports. Dans de nombreux pays, la carrière internationale en mer est considérée comme une carrière de choix: les marins des pays en développement jouissent d'une rémunération plusieurs fois supérieure à celle des cadres et professionnels de leur pays d'origine.

Le naufrage du Prestige ne doit pas non plus occulter le fait que le transport maritime demeure le moyen de transport le plus écologique et le plus sécuritaire. Les dizaines de milliers de navires qui sillonnent les mers à longueur d'année en transportant des quantités énormes de pétrole comme carburant ou comme cargaison ne sont responsables que de 12 % de l'ensemble de la pollution marine. Les 88 % restants proviennent d'autres sources (terrestres et aériennes), qui ne semblent guère préoccuper les médias.

De la même façon que le propriétaire d'un centre commercial (dont les boutiques sont exploitées par des locataires et dont le personnel d'entretien ménager ainsi que le personnel assurant la sécurité sont employés par des firmes spécialisées), l'armateur confie souvent l'exploitation de son navire à un exploitant de flotte et la gestion de l'équipage à une compagnie spécialisée. L'industrie n'en est pas «occulte» pour autant. En fait, tous les navires internationaux sont répertoriés dans une base de données internationale (equasis.org) où on peut vérifier quel est leur propriétaire, leur gestionnaire et leur dossier de conformité.

Industrie encadrée

Loin d'être une jungle, l'industrie maritime internationale est en effet encadrée par une pléthore de normes et de certifications dont l'application fait l'objet d'un contrôle serré dans les ports d'escale: au Canada et dans la plupart des pays industrialisés, 25 % des navires internationaux sont inspectés chaque année, les manquements sont colligés dans une banque de données internationale et, en cas de problème grave, le navire est détenu.

Par ailleurs, en vertu des conventions internationales, les navires sont assujettis à une obligation de couverture d'assurance pour les dommages environnementaux éventuels, à défaut de quoi l'accès leur sera refusé.

Il est vrai que l'industrie maritime internationale cherche souvent à minimiser ses impôts en s'enregistrant dans des paradis fiscaux: cette industrie se caractérise en effet par une énorme capitalisation couplée à un risque très élevé. Compte tenu du caractère cyclique de l'industrie, une compagnie peut avoir à supporter des pertes plusieurs années d'affilée avant de renouer avec les profits.

L'arrivée de Paul Martin au pouvoir semble susciter l'intérêt des médias pour l'industrie maritime. Il est cependant fort dommage que le traitement apporté conduise à dépeindre de façon très noire une industrie qui nous apporte chaque jour de façon responsable la plupart des biens et des produits dont nous avons besoin.