Le Québec est-il en train de rater le coche?

Il serait pertinent que la nouvelle stratégie québécoise de l’aluminium examine attentivement les occasions de partenariats.
Photo: Mario Laporta Agence France-Presse Il serait pertinent que la nouvelle stratégie québécoise de l’aluminium examine attentivement les occasions de partenariats.

Après avoir triplé sa production de 1980 à 2010 jusqu’à 2,5 millions de tonnes par année, l’industrie de l’aluminium hésite beaucoup actuellement à lancer ses chantiers de construction au Québec. Déjà contractualisés, des projets d’implantation pour fondre un million de tonnes supplémentaire sont en attente au Saguenay–Lac-Saint-Jean et sur la Côte-Nord. Pourtant, le principal marché de l’aluminium québécois est en expansion. En effet, les importations américaines d’aluminium primaire ont doublé au cours des cinq dernières années, en s’accélérant récemment pour atteindre 4,6 millions de tonnes.

La forte consommation américaine de ce métal culminera à 5,5 millions de tonnes en 2016. Elle s’inscrit dans un marché mondial en forte croissance dont le niveau de 50 millions de tonnes en 2015 bondira à 80 millions avant 2030, selon les experts. Les réserves américaines entreposées ont ainsi diminué considérablement de leur niveau anormalement élevé des dernières années.

Par ailleurs, on a assisté aux États-Unis à des fermetures d’alumineries énergivores et polluantes, faisant régresser la production de 3,7 millions de tonnes en 2000 à 0,9 million de tonnes actuellement. Au début des années 1970, les États-Unis fondaient 32 % de l’aluminium primaire consommé dans le monde. En août 2016, cette production représente moins de 2 %. Il s’agit d’un déplacement universel de la production d’aluminium friande d’énergie à partir des pays centraux vers des périphéries. On ne produit pratiquement plus d’aluminium en Europe, au Japon et sur le littoral chinois. Par contre, avec ses nouvelles alumineries à Grande-Baie, Laterrière, Bécancour, Deschambault, Sept-Îles et Alma, le Québec fait partie des périphéries d’accueil.

Bref, les États-Unis ont de plus en plus recours à l’offre extérieure pour nourrir leur grand appétit d’aluminium primaire. D’autant plus que le recyclage croissant depuis 25 ans s’est désormais stabilisé autour de 30 % de la consommation américaine de métal gris. En 2017, les importations du pays de l’oncle Sam augmenteront de 42 %. Belle occasion pour les producteurs du Québec !

Le Canada a d’ailleurs bénéficié de cette hausse de la demande au sein de son principal marché, avec les livraisons de la nouvelle aluminerie de 420 000 tonnes récemment démarrée à Kitimat en Colombie-Britannique. Ainsi, les exportations canadiennes de ce métal aux États-Unis augmenteront encore de 25 % en 2016. Mais ce bénéfice de proximité ne s’accroîtra plus à court terme étant donné l’absence actuelle de chantier de construction d’alumineries canadiennes, seules capables de générer de nouvelles exportations. En conséquence, si 77 % des importations américaines d’aluminium primaire provenaient du Canada en 2015, très largement du Québec, ce ratio va inévitablement décroître considérablement au cours des prochaines années.

Faute de livraison supplémentaire de son voisin, les Américains en besoin d’aluminium primaire se tournent désormais vers d’autres fournisseurs tels que l’Inde, la Russie, l’Iran, qui établissent des alumineries à grand gabarit. Ces pays pourront offrir aux États-Unis de l’aluminium primaire à des prix certes encore peu élevés pour le moment, mais en hausse anticipée en considérant les réserves à la baisse. Ces livraisons bénéficieront par ailleurs d’une prime de transport dite Mid-West qui augmentera aussi afin d’attirer les importations.

Conditions réunies

On peut ainsi se demander pourquoi les trois producteurs québécois d’aluminium, soit Rio Tinto, Alcoa et Alouette ne sont pas davantage proactifs dans ce marché dont les signaux sont favorables.

Certes, le secteur de l’aluminium primaire n’a historiquement que très rarement offert une rentabilité financière exceptionnelle, comme de 2002 à 2008. Aussi, la dernière aluminerie de Rio Tinto construite à Kitimat a vu ses coûts bondir de 3,4 milliards à 5,3 milliards, ce qui causa des émotions au siège social de Londres. De plus, les principaux géants de cette industrie mondiale s’inscrivent parfaitement à travers ce grand capital sans âme et sans attache qui désormais fait chanter les collectivités d’accueil tout en exigeant des États nationaux des conditions favorables à la maximisation de leur profitabilité. Ils sont très habiles à cet effet, notamment pour jouer avec les éléments de conjoncture tels que les échéances électorales.

Or, les conditions offertes aux alumineries par le Québec s’avèrent comparativement avantageuses, notamment les infrastructures de transport. Ce soutien public considérable comprend une fiscalité flexible, de la recherche et développement ciblée, de la formation professionnelle adaptée, des prêts sans intérêt et autres coups de pouce. Cette industrie bénéficie aussi d’une belle énergie propre à tarifs compétitifs alors que près de 75 % des alumineries projetées sur la planète dépendent de l’énergie fossile et son carbone. Selon la très crédible agence CRU de Londres, le Québec propose finalement des coûts d’implantation d’alumineries parmi les meilleurs de la planète.

Toutes les conditions québécoises sont au rendez-vous du marché pour de nouvelles alumineries qui, pour des raisons technologiques, ne créent plus beaucoup d’emplois. Que faut-il de plus ? L’une des tendances lourdes dans ce secteur réside dans la prise de propriété industrielle par les États. L’exemple norvégien s’avère particulièrement inspirant. L’État est bel et bien actionnaire, mais à seulement 37 % des actifs, en laissant largement l’initiative au secteur privé, ce qui lui permet néanmoins de mieux maîtriser la structuration de la filière industrielle dans un esprit d’ajout de valeur et de création d’emplois en Norvège. En ce sens, il serait pertinent que la nouvelle stratégie québécoise de l’aluminium examine attentivement les occasions de partenariats, puisque les grands leviers économiques québécois possèdent une marge de manoeuvre considérable.

Se tient ce vendredi à l’Université du Québec à Chicoutimi le premier forum Pacte social aluminium sur les enjeux liés à cette industrie.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

2 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 2 septembre 2016 07 h 37

    Les "vraies affaires"

    Le siège social est à Londres, notre "trio économique", devenu récemment duo, continue à plier l'échine, voilà nos "vraies affaires".

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 3 septembre 2016 00 h 09

    Il est beau a voir aller le pm Couillard

    autant dans l'aluminium que dans le pétrole,etc etc