Depuis que je t’ai croisé, côte Berri

Sans la volonté politique nécessaire pour sécuriser les parcours piétons et cyclistes, les personnes qui marchent et pédalent ne seront jamais en sécurité sur la voie publique.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sans la volonté politique nécessaire pour sécuriser les parcours piétons et cyclistes, les personnes qui marchent et pédalent ne seront jamais en sécurité sur la voie publique.

Vendredi matin, mon vélo et l’envie étonnante de perdre mon temps. Le trajet habituel, un matin sans histoire. Vers le sud, rue Berri. La « côte Berri » pour les intimes qui, comme toi je suppose, l’ont appréciée tellement de fois le matin, alors qu’ils n’avaient plus un seul coup de pédale à donner, rien qu’à se laisser porter. Les intimes qui savent aussi que l’on ne profite pas d’une aussi douce providence sans l’affronter ensuite en duel, le soir venu. Les intimes qui ralentissent, les doigts serrés sur les freins à l’approche de l’intersection avec la rue Ontario. Les intimes qui jamais, jamais, n’ont vu de véhicule s’engouffrer dans cette petite entrée cachée en face de la gare d’autobus.

Vendredi matin, j’ai pris la côte Berri en direction sud en arrivant de Cherrier. Je t’ai vu passer à côté de moi quand le feu a viré au vert. Tu avais eu de la chance, les feux s’étaient synchronisés sur ton passage. Avant vendredi, j’appelais ça de la chance.

Tu as pris de l’avance sur moi, mais mon vieux Baggio des années 1960 a mis son poids dans la balance et a réduit la distance qui nous séparait à quelque 10 mètres, tout au plus. Tout comme moi, tu as freiné dans la deuxième portion de la côte. Tout comme moi, tes yeux ont scruté ce qu’il y avait autour. Tu as accéléré de nouveau une fois le feu de circulation derrière toi et j’ai vu le camion à ta gauche. La suite va probablement rester ancrée dans ma tête pour longtemps. Le coup de frein qui t’a projeté sous les roues du camion. Ton vélo qui n’en croyait pas ses yeux alors qu’il virevoltait pour finir sa course sur le trottoir, impuissant. Le silence figé qui prit alors toute la place.

Le policier qui m’a sortie de ma torpeur m’a demandé de lui décrire ce que j’avais vu. Je lui ai expliqué que je passais ici 5 jours sur 7 depuis cinq ans durant la belle saison, que je n’avais jamais vu de véhicule tourner à cet endroit, que tu n’avais eu aucune chance. « Oui, mais le cycliste roulait très vite, non ? », me dit-il. Non. Tu roulais de façon sécuritaire, comme moi, comme tous les autres après moi. Nous cherchons tous à nous rendre quelque part le plus vite possible et ça aurait pu être n’importe qui à ta place. N’importe lequel d’entre nous, pris entre la vie et la mort depuis déjà quatre jours. Je me demande alors, peut-on jamais invoquer la vitesse d’un cycliste lorsqu’il est happé par un automobiliste ? J’ai demandé à être excusée, je devais me rendre au travail et les questions connotées du policier m’écoeuraient. J’ai repris la route, mes jambes tremblaient, les images se succédaient devant mes yeux.

Vendredi matin, j’ai compris que, sans la volonté politique nécessaire pour sécuriser les parcours piétons et cyclistes, les personnes qui marchent et pédalent ne seraient jamais en sécurité sur la voie publique. Piste cyclable ou pas, casque ou pas, freins ou pas. Qu’il y aurait toujours une part de hasard, ou de chance. Qu’il faudra toujours garder l’oeil ouvert, parce que, même si le cyclisme a les mêmes prétentions de rendement, d’efficacité que la voiture dans une ville comme Montréal, il n’aura jamais le dessus sur une tonne de métal sur roues.

Je continuerai de tourner à gauche, de Cherrier vers la rue Berri. Je descendrai la côte Berri au même rythme qu’avant. Mais je penserai maintenant à toi à chaque descente, à chaque coup de frein que je donnerai. Et je regarderai par-dessus mon épaule en attendant le feu vert, au cas où je te verrais arriver, parfaitement synchronisé.

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6 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 30 août 2016 08 h 52

    La principale cause de l'accident est l'imprudence du chauffeur

    Le cycliste roulait sur une piste cyclable séparée du reste de la rue par un petit trottoir de béton. Le chauffeur du camion a longé cette piste et ne pouvait pas ignorer la possible présence de cyclistes. Il a affirmé ne pas voir de cycliste au moment de son virage sur la piste cyclable. Il aurait dû faire un arrêt complet avant de s'engager sur la piste cyclable. Puis rouler à pas de tortue pour s'assurer que les cyclistes qu'il prétend ne pas voir puissent le voir, eux.

    « Le cycliste aurait glissé sous les roues du véhicule », a affirmé le porte-parole du SPVM, André Leclerc. Tel que rapporté par Le Devoir, La Presse et TVA.

    On le voit, ce ne sont pas seulement les questions que le policier addressait aux témoins qui étaient tendancieuses mais aussi la communication du porte-parole du SPVM. Comme si l'accident avait été causé par le cycliste ! Le cycliste n'a pas glissé sous les roues du véhicule. C'est plutôt le camion qui lui est passé sur le corps. L'accident s'est produit sur une piste cyclable et le cycliste roulait à bien moins que 50 km/h. Le tort du chauffeur de la camionnette est évident et la subjectivité du SPVM est inacceptable.

    • Ghislain Laroche - Inscrit 31 août 2016 14 h 45

      J'ai lu ce texte avec beaucoup d'émotion et je l'endosse entièrement. Suis plus souvent piéton, cycliste qu'au volant de mon "char". J'emprunte régulièrement ce tronçon de la piste et je ne pourrai pas y retrourner sans penser à ce terrible accident. On ne progresse, hélas, que très lentement vers une meilleure cohabitation cyclistes-automobilistes. Combien de gars de "chars"au pensent encore que les vélos n'ont pas leur place dans le trafic?
      Ghislain Laroche
      Montréal

  • Hélène Paulette - Abonnée 30 août 2016 11 h 17

    Les camioneurs pressés.

    Combien de fois un camion m'a-t-il coupé la route, en voiture, parce qu'ils sont plus gros, plus pressés? Imaginez en vélo maintenant.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 30 août 2016 20 h 46

      J'ai connu un gars qui, dans le cadre de son travail, conduisait un camion cube. Et il nous racontait à quel point il se faisait "niaiser" par de plus gros camions, comme si les chauffeurs de ces derniers voulaient signifier qu'ils valaient plus chers que les autres parce que leurs véhicules étaient plus gros. Alors, oui, imaginez maintenant la mentalité de certains chauffeurs de camions envers les automobilistes et pire, envers les cyclistes...

  • Sylvain Patenaude - Abonné 30 août 2016 17 h 30

    Prévention

    Il faut être très prudent à cet endroit que l'on soit piéton, cycliste ou automobiliste. À vélo, on vient de dévaler la côte et ça roule bien. En auto, cette entrée est toujours risquée car on essaie de voir venir sur la piste et sur le trottoir. La signalisation est claire pour le stationnement et j'emprunte souvent cette voie en sachant que des véhicules y tournent fréquemment. Il y aurait lieu d'améliorer ce passage en ajoutant clignotant et/ou arrêt pour les cyclistes.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 30 août 2016 21 h 20

    Casques et klaxon à camion

    Je suis saturée d'entendre l'expression "Tu as un casque!", comme si cela nous immunisait des tumeurs au cerveau et faisait que nous nous en tirions immanquablement de tout accident de la route, quel qu'il soit. J'ai un klaxon de 100 décibels pour les camions (et les autos), je ne comprends pas que les cyclistes ne s'en procure pas tous. L'effet est instantané, tout le monde m'entends et tout le monde fige, même les piétons qui ne sont pas du tout concerné.