Condition féminine - Pourquoi changer ce qui va bien?

Après une vaste consultation avant les élections pour préparer la politique en matière de condition féminine, la célébration des 30 ans du Conseil du statut de la femme (CSF) et l'annonce de la «réingénierie», voilà qu'on veut démanteler cet organisme. Pourquoi changer ce qui va bien?

Le CSF a joué un rôle de premier plan dans l'avancement de la société québécoise. Il a été créé pour contribuer à redresser une situation d'inégalité en matière de droits des femmes. Par ses avis éclairés aux instances gouvernementales, sa contribution aux débats de société, son apport sur le plan de la recherche, son soutien aux groupes locaux ainsi que le rôle joué par La Gazette des femmes comme outil d'information et de sensibilisation, le CSF a été à l'avant-garde des avancées sociales des femmes. La situation s'est améliorée grâce à ses actions, mais l'égalité n'est pas encore chose faite. Son maintien demeure une nécessité, d'autant plus que l'organisme est bien ancré dans le mouvement des femmes et que ses structures régionales sont une réussite sous bien des aspects.

D'où vient alors l'idée d'abolir le CSF? Des raisons économiques autant que politiques peuvent être retenues dans l'analyse de cette décision. Revenons au contexte qui a suivi les élections: rumeur selon laquelle le CSF et le Secrétariat à la condition féminine étaient menacés de disparition, «oubli» du premier ministre de nommer une ministre responsable du dossier de la condition féminine, nouvelles lois frappant durement les femmes. Cette conjoncture ne pouvait manquer d'alarmer sérieusement les groupes de femmes.

La responsabilité administrative du dossier a été confiée à la ministre Michèle Courchesne et les représentantes des groupes ont fait plusieurs démarches pour essayer de corriger la situation. La ministre a proposé une «nouvelle approche gouvernementale»: l'approche intégrée de l'égalité (AIE), une façon de faire inspirée des expériences européennes.

Courant antiféministe

Dans le contexte de la «réingénierie», le scénario d'intégration du CSF et du Secrétariat à la condition féminine en un seul organisme plaisait sans doute au gouvernement. Tout en calmant les inquiétudes des groupes de femmes, il permettait de réaliser des économies par la diminution des ressources humaines et des budgets. D'autres considérations, plus politiques, font cependant partie des facteurs qui doivent être pris en compte dans l'analyse de la situation. Je fais référence à la gestion des rapports entre les sexes, c'est-à-dire aux façons de régler les tensions et les conflits occasionnés par les inégalités.

Au cours des dernières années, le Québec a vu croître de façon marquée le courant antiféministe. Certains de ses porte-parole se sont montrés particulièrement vindicatifs. La violence de leurs propos à l'encontre des féministes et des hommes qui soutiennent la cause de celles-ci est bien connue. Ils soutiennent qu'ils sont victimes du féminisme et de ses retombées. Ils prétendent aussi que les conditions de vie des hommes et des femmes s'équivalent.

Pour tourner en dérision le féminisme et faire valoir leurs arguments, ils ont dans un premier temps réclamé un conseil du statut de l'homme, un secrétariat à la condition masculine et une journée internationale des hommes, niant ainsi la spécificité des discriminations que subissent les femmes. Au fil du temps, ils en sont venus à exiger l'abolition du CSF, la démission de sa présidente, la disparition du Secrétariat à la condition féminine et des budgets qui étaient alloués à ces organismes. Ils écrivent sans relâche aux députés, aux ministres et dans les médias. Ils prétendent parler au nom des hommes en général. Difficile de les ignorer. Ils cultivent le malaise en augmentant les tensions parce qu'ils font des rapports entre les sexes une guerre continuelle.

Dans ce contexte économique et politique, l'AIE peut avoir été perçue comme la solution pour contenter tout un chacun puisqu'elle débouche sur la création d'un conseil de l'égalité appelé à remplacer le CSF et le Secrétariat. En permettant l'intégration des hommes et de leurs problématiques, cette nouvelle structure répond aux pressions des masculinistes sans préciser cependant quels groupes d'hommes et selon quels critères ces derniers seraient cooptés.

Cette imprécision n'est pas anodine. Il y a des hommes favorables au maintien des programmes particuliers en faveur des femmes. Ils sont près de 200 à avoir signé une pétition en faveur du maintien du CSF. N'est-il pas significatif que des hommes qui appuient le mouvement des femmes se portent à la défense du CSF alors que d'autres qui attaquent le féminisme réclament son abolition?

L'intervention d'en haut

Mais qu'est-ce que l'AIE? En fait, ce concept est rempli d'autant de significations qu'il y a d'expériences en cours selon que l'accent est mis sur l'intégration, l'égalité ou les deux. L'intersyndicale des femmes a exprimé son inquiétude en sachant que, dans certains pays, l'approche intégrée avait pris une tournure «essentiellement bureaucratique, tournée vers l'examen très procédurier des impacts de l'activité gouvernementale sur les femmes et les hommes».

A. E. Woodward, adepte de cette approche, parle de difficultés d'implantation en Europe qui s'expliquent par la menace qu'elle représente pour les pouvoirs en place. A. G. Mazur, critique de cette approche, affirme elle aussi qu'elle n'a réussi à s'ancrer nulle part aux États-Unis à cause du refus de l'État de devenir l'interlocuteur privilégié du changement social en général et de l'égalité entre hommes et femmes en particulier. Ces positions rendent compte de l'esprit de l'AIE, à savoir une intervention «d'en haut» pour régler les inégalités.

Un document en expose les grandes orientations sur le site du CSF. L'approche de l'égalité y est présentée comme une philosophie «qui établirait un nouveau contrat de genre» dans le respect des différences. Elle pourrait ainsi agir sur les mentalités et l'opinion publique et faire éclore une «nouvelle manière de vivre les rapports hommes-femmes». En plus de relever d'une certaine forme de pensée magique, on remarque immédiatement l'absence presque complète de participation des groupes de femmes au processus d'instauration de l'approche.

L'auteure du texte du CSF reproche aux féministes radicales de ne retenir que le critère du sexe dans l'analyse des inégalités. Pourtant, la notion d'articulation entre les différentes inégalités, qu'elles soient géographiques, de race, d'âge, de classe sociale ou d'orientation sexuelle, est omniprésente au sein de la pensée féministe, qui a aussi développé les notions de double et de triple oppression des femmes. Cette articulation des différentes inégalités était même sortie renforcée des travaux de la dernière consultation sur la politique en matière de condition féminine. C'est donc la question de l'intégration des hommes qui achoppe et qu'on leur reproche.

L'auteure poursuit en assurant que les approches en condition féminine auraient montré leurs limites puisque les inégalités persistent. Pourtant, si on regarde du côté de l'Europe, où cette politique est mise en oeuvre depuis dix ans, on est en droit de se demander si les inégalités ont vraiment disparu quand on constate que les «féministes d'État» sont si peu nombreuses. L'écrivaine et historienne française Florence Montreynaud déclarait lors de ses visites l'an dernier «qu'il était doux d'être féministe au Québec». Elle nous enviait les institutions qui ont permis les progrès remarquables aujourd'hui menacés.

Analyses à faire

Alors, où est le problème? Certaines critiques voient dans l'AIE un prétexte pour supprimer les programmes d'action positive et les politiques spécifiques en faveur des femmes. Si tel est le cas, une telle logique ouvrirait peut-être bien la porte à plusieurs autres transformations. Par exemple, pourquoi maintenir le Conseil permanent de la jeunesse? Lui aussi pourrait sans doute se transformer en conseil des générations au nom de l'AIE. Et qu'en est-il des mesures de soutien pour les défavorisés, pour les populations autochtones ou pour les immigrants? À moins qu'on ne réserve ce traitement qu'aux femmes?

Avant toute réorientation du CSF, des analyses plus poussées de la situation s'avèrent nécessaires. Ce n'est pas en décrétant un «nouveau contrat de genre» que les inégalités disparaîtront. Tant que les femmes continueront de subir des discriminations sur le plan social et économique, au delà des voeux pieux, une telle approche de l'intégration par la symétrisation aura seulement pour effet de masquer les inégalités et, surtout, de faire reculer la société québécoise dans son ensemble. Ce sont d'abord les jeunes femmes qui en paieront le prix.

Les hommes qui appuient le mouvement des femmes soulignent dans leur pétition que le maintien du CSF et du Secrétariat à la condition féminine n'aura jamais été aussi nécessaire «alors que la montée de la droite, fût-elle néolibérale, fondamentaliste ou masculiniste, cible particulièrement les femmes et que s'accroissent leurs besoins». Il faut refuser que l'État démantèle des institutions qui fonctionnent bien et qui ont grandement contribué au progrès social.