Des médias nationaux en santé sont essentiels au rayonnement de la culture québécoise

« Si l’État est sérieux dans son intention de renouveler son engagement pour soutenir la culture, il doit porter une attention particulière aux médias », affirme le directeur du «Devoir», Brian Myles, présent vendredi lors des consultations publiques sur le renouvellement de la politique culturelle du Québec.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir « Si l’État est sérieux dans son intention de renouveler son engagement pour soutenir la culture, il doit porter une attention particulière aux médias », affirme le directeur du «Devoir», Brian Myles, présent vendredi lors des consultations publiques sur le renouvellement de la politique culturelle du Québec.

Dans le cadre des audiences sur le renouvellement de la politique culturelle, Le Devoir a revendiqué un soutien ciblé de l’État, n’excédant pas cinq ans, pour aider les médias imprimés à développer de nouvelles stratégies d’affaires et de nouvelles plateformes numériques. Il y a urgence d’agir pour soutenir ces médias, dont la contribution au rayonnement de la culture québécoise est indéniable. Extraits.

Dans la chaîne de diffusion des contenus culturels, Le Devoir est un maillon important qui permet la rencontre d’un créateur avec son public. Combien de médias au Québec peuvent se targuer de couvrir les arts visuels, la musique classique, le rock, la musique émergente francophone, le théâtre, le théâtre jeunesse, les arts contemporains, le cinéma, la littérature sous toutes ses formes ? Les contenus informatifs et critiques du Devoir permettent à la fois aux artistes de se faire connaître et au public de poser un jugement éclairé sur la diversité et la qualité de l’offre culturelle au Québec.

Il nous apparaît important que la prochaine politique culturelle du Québec tienne compte de ce rôle essentiel.

Le Devoir fait sienne l’idée selon laquelle la culture est « le miroir de ce que nous sommes ». Ce miroir perdra de son lustre si les médias québécois, à court de ressources, ne parviennent plus à jouer leur rôle dans la transmission et le partage des contenus culturels québécois.

En d’autres mots, il faut considérer que l’écosystème culturel est indissociable de l’écosystème médiatique, à plus forte raison dans une ère où la révolution numérique chamboule les fondements de l’un et de l’autre.

Si l’État est sérieux dans son intention de renouveler son engagement pour soutenir la culture, il doit porter une attention particulière aux médias. La visibilité et la « découvrabilité » des artistes et des entreprises culturelles dans l’espace numérique, particulièrement celles francophones, nécessitent la présence de médias nationaux en bonne santé.

Un contexte difficile

Comme tous les médias traditionnels, Le Devoir subit la concurrence des conglomérats transfrontaliers tels que Google, Apple, Facebook et Amazon sur les marchés publicitaires numériques.

Au Canada, les revenus publicitaires des quotidiens imprimés ont diminué de 30 % en dix ans, selon Journaux Canada. La situation est semblable au Québec.

Il ne s’agit pas d’un problème relatif à la qualité de l’information, ni à la gestion financière des quotidiens. Leur modèle d’affaires est sérieusement ébranlé par la révolution numérique.

Même s'ils ont accru leur présence dans l’univers numérique par le développement de sites Internet, d’applications pour la tablette ou le téléphone intelligent, les médias ne récoltent que des miettes en publicité numérique.

Le Devoir n’est pas la seule organisation à formuler ce constat et à en arriver à demander une aide transitoire de l’État pour affronter les défis des cinq prochaines années. La Fédération nationale des communications (FNC-CSN) et les représentants patronaux du Groupe Capitales Médias, TC Média, Hebdo Québec sont aussi d’accord avec le principe d’une aide de l’État pour aider la presse.

Le mémoire produit pour le compte de la FNC par la firme MCE Conseils donne un aperçu rigoureux des mesures potentielles d’aide à la presse. Ce rapport est instructif à plus d’un égard. Ainsi, MCE Conseils relève que le Québec et le Canada sont les nations qui aident le moins la presse écrite dans le monde occidental. La presse écrite québécoise reçoit en moyenne 3 $ par habitant, soit la moitié moins qu’aux États-Unis (5,83 $ par habitant), pays de la non-intervention étatique par excellence. À titre indicatif, le palmarès des pays qui soutiennent le mieux la presse écrite comprend la Finlande (92,23 $ par habitant), la Norvège (57,65 $ par habitant) et la Suède (35,67 $ par habitant).

Une taxe injuste

À défaut d’aider la presse écrite, directement ou indirectement, l’État pourrait au moins éviter de lui nuire, notamment avec une taxe régressive comme celle sur le recyclage. Au fur et à mesure que les journaux imprimés disparaissent ou se convertissent au numérique, les joueurs restants sont contraints d’assumer une facture plus élevée pour le recyclage. À titre indicatif, la quote-part versée par Le Devoir a connu une augmentation de 1806 % entre 2010 et 2015 !

Les lecteurs qui sont encore attachés à l’édition imprimée d’un journal ne devraient pas être pénalisés par des taxes régressives frappant indûment des médias déjà mis à l’épreuve par la révolution numérique.

Par ailleurs, Le Devoir ne peut concevoir la nouvelle tendance en matière de placement publicitaire du gouvernement du Québec. En investissant davantage en programmatique, l’État rejoint des masses d’utilisateurs des médias sociaux, à faible coût, mais il contribue de ce fait à enrichir les conglomérats transfrontaliers qui ne créent pas de richesse ni d’emploi au Québec.

Il est plutôt inquiétant de constater que les budgets publicitaires de l’État, constitués à même les taxes et les impôts des Québécois, bénéficient de plus en plus à des entreprises étrangères. Ces pratiques ont un effet déstructurant sur l’industrie des médias, et elles contribuent à fragiliser davantage des entreprises qui peinent à effectuer un virage numérique.

L’État devrait adopter une politique de placement publicitaire éthique afin de privilégier les médias qui possèdent un siège social au Québec et qui contribuent à la création d’emplois chez nous. Ces médias ont tous entrepris leur virage numérique, et ils possèdent des plateformes sur le Web, le mobile et la tablette qui conviendraient aux besoins de placement et de visibilité des ministères et agences gouvernementales.

Une aide possible

Le monde des médias est en mutation, et il ne viendrait à l’esprit d’aucun patron de presse de demander une aide permanente de l’État.

Dans le contexte actuel, l’État doit comprendre que le statu quo n’est pas une option. À ce jour, plus de 30 journaux imprimés ont disparu au Québec, principalement en région.

Selon les données colligées par MCE Conseils, le secteur de la presse écrite a perdu 10,9 % de sa main-d’oeuvre dans les trois dernières années. Ces pertes d’emploi ont entraîné des pertes de quelque 33 millions en recettes fiscales pour l’État, dont 21,6 millions en 2015 seulement. Ces emplois sont à jamais perdus : ils n’ont pas été recréés dans les médias socionumériques en émergence.

Il ne s’agit pas de donner à l’État un droit de regard ou d’influence sur les contenus, mais de donner un peu d’oxygène aux médias d’information qui cherchent à compléter leur virage numérique.

De nombreuses entreprises dans l’industrie culturelle bénéficient déjà d’une aide étatique. Le livre bénéficie d’une exemption de la TVQ, la production télévisuelle et cinématographique repose sur les crédits d’impôt, la création artistique est subventionnée par le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), et ainsi de suite. Les contenus produits grâce aux crédits d’impôt et aux subventions ne perdent pas de leur pertinence et de leur indépendance même s’ils ont bénéficié d’un soutien étatique.

L’urgence d’agir

Si l’État s’en tient à des critères quantitatifs pour élaborer des mesures d’aide à la presse (tirage, taux de pénétration, masse salariale, etc.) et qu’il résiste à la tentation de faire une appréciation qualitative des contenus, la nécessaire séparation entre l’État et les médias sera préservée.

Sans un sérieux coup de barre, les médias écrits seront forcés de faire des choix déchirants au cours des prochaines années, et certains d’entre eux ne seront pas en mesure de maintenir leur offre. Le tarissement des sources d’information et de la diversité des voix sera délétère pour le Québec, où la concentration de la presse est déjà très forte.

Les médias écrits donnent une voix, un visage, une existence à ce projet collectif qu’est le Québec, ne l’oublions pas.

Les neuf recommandations du «Devoir»

1. La politique culturelle doit accorder une attention particulière aux médias et reconnaître leur rôle distinctif et essentiel dans la chaîne de diffusion de la culture québécoise. En conséquence, les médias qui investissent dans la couverture de la culture doivent bénéficier de programmes de subventions de la part des institutions étatiques pour développer des contenus.

2. Création d’un programme de subvention et/ou crédit d’impôt sur la masse salariale des entreprises de presse écrite déjà établies couvrant 50 % des coûts de production de l’information (salaires des journalistes, masse salariale liée à la mise en page du journal et frais de reportage).

3. Création d’un programme de subvention et/ou crédit d’impôt couvrant 50 % des investissements numériques (acquisition de logiciels spécialisés, création d’application).

4. Exemption de la taxe de recyclage pour les médias écrits québécois.

5. Abolition de la TVQ sur les journaux.

6. Création d’un crédit d’impôt à la distribution rurale et aux frais d’envoi postaux.

7. Augmentation significative du placement publicitaire de l’État dans les journaux québécois.

8. Le Centre des services partagés du Québec (CSPQ) doit créer et mettre à jour un registre public des dépenses publicitaires globales des ministères, organismes et sociétés d’État, dans la mesure du possible. Ce registre doit minimalement permettre de distinguer la proportion des dépenses publicitaires faites dans les médias québécois et dans les médias étrangers, et de suivre leur évolution dans le temps.

9. Instauration d’un crédit d’impôt aux particuliers pour les dons aux entreprises de presse indépendantes, sous l’égide du ministère de la Culture et des Communications et le Secrétariat du Conseil du trésor.

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7 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 27 août 2016 09 h 18

    De tout coeur et...

    ...pourquoi pas en choeur avec vous monsieur Myles ?
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Auteur.
    Saint-Mathieu-de-Rioux,Qc.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 27 août 2016 10 h 59

    … M Myles !

    « Sans un sérieux coup de barre, les médias écrits seront forcés de faire des choix déchirants » ; « Les médias écrits donnent une voix, un visage, une existence à ce projet collectif qu’est le Québec, ne l’oublions pas » (Brian Myles, Le Devoir)

    De ces citations, double inspiration :

    A Si l’État québécois se dote d’outils pour aider des entreprises, plus ou moins déficitaires, compétentes et concurrentielles, à coup de milliards de $$$, il devrait être en mesure de satisfaire les besoins en matière de culture et de communication, notamment ceux du monde des médias, tant écrits-parlés que numériques ;

    B De ce « projet collectif », il est de sagesse de sans reconnaître que le monde des médias, miroir de communauté et sensible aux multiples questionnements à cet d’origines culturelles ou politiques sociales et économiques, aide ou contribue au développement d’idées-actions capables d’épauler ce dont il est ou demeure possible de saisir et valoriser, voire encore de l’assumer et de le réfléchir, « ce » vivre-ensemble différents mais respectueux des principes liés à la démocratie, à la justice ainsi qu’au volet culturel dudit projet.

    À cet effet, et sans porter ombrage aux autres, le Le Devoir constitue un exemple hors normes, et ce, du simple fait qu’il nourrit, outre par les dépêches provenant d’autres sources, son lectorat de chroniques et d’articles super documentés, alimentés, significatifs, et avant-gardistes ; des articles-chroniques susceptibles d’encourager son lectorat à commenter, réagir, et faire-rayonner !

    Pour cette honorable contribution et présence aux consultations publiques. grands mercis …

    … M Myles ! - 27 août 2016 -

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 27 août 2016 14 h 42

      "sagesse de sans reconnaître" : lire plutôt "sagesse de sans cesse reconnaître" (nos excuses)

  • Pascal Barrette - Abonné 27 août 2016 15 h 37

    Oui au coup de pouce

    Pleinement d’accord avec vous, Monsieur Myles, pour une aide ciblée de l’État aux médias imprimés. Si l’État peut sauver des banques et des constructeurs automobiles, non seulement il peut, mais il doit aider ces médias à effectuer le virage multiplateforme. Vous démontrez bien les retombées économiques d’un tel coup de pouce.

    Pascal Barrette, Ottawa

    • Johanne Fontaine - Abonnée 28 août 2016 07 h 03

      Non seulement le scandale concerne-t-il
      banques et constructeurs d'automobiles,
      comme lors de la crise des subprimes en 2008,
      mais dans bien des pays pauvres,
      l'Etat exonère les minières de payer une juste redevance,
      privant ainsi les peuples concernés
      d'entrées considérables de fonds.

      il évite systématiquement
      d'imposer les banques aux profits éhontés,
      il n'oppose aucun frein à l'embourgeoisement des quartiers
      des villes, autrement appelée gentrification,
      synonyme de «dépossession des locataires pauvres»
      selon l'expression utilisée dans le journal A qui la ville
      aquilaville.net,
      ce, au profit d'une classe bourgeoise et riche
      dont le style de vie permet dorénavant
      la création d'un habitus de classe.

      L'Etat d'aujourd'hui laisse, en prime,
      le champ libre à big Pharma
      de corrompre les services de santé,
      en permettant la commercialisation
      de médicaments mortels...

      Ici même au Québec,
      existe l'Office des Professions
      avec un conseil d'administration
      composé majoritaireament - la belle affaire-
      de professionnels médecins-avocats-ingénieurs.
      mais d'à peu près pas de citoyens ordinaires;
      La Régie du Logement, quant à elle, se retrouve
      majoritairement au service des propriétaires,
      selon l'analyse du FRAPRU.

      A l'ère de la corruption généralisée
      et des média contrôlés par de grands groupes,
      l'oxygène du citoyen, s'il veut éviter l'extermination en cours,
      réside en ces canards et autres feuilles de choux
      aptes à l'informer des subterfuges
      et autres quasi-inénarrables mystifications
      dont sont capables
      les maîtres du monde contemporains.

  • Denis Paquette - Abonné 28 août 2016 10 h 53

    enfin peut etre est ce notre destinée

    Ne dit-on pas que la société de demain sera essentiellement communicative, que les savoirs ancestraux seront de plus en plus rares et ne suffiront plus a la tâche, quoique selon mon points de vues seront toujours utiles, ce qui a été testé sur des millénaires a son utilitée, combien de choses saurions nous, si nous n'avions pas méprisés autant les amériendiens, nous nous sommes vraiment conduits comme des mufles, enfin certains d'entre nous,ombibulés par les passions a l'européenne, combien les différentes monarchies ont-ils tuées de gens avec leurs dogmes divins, et ca continuent

  • Maryse Veilleux - Abonnée 28 août 2016 20 h 21

    Continuez vos revendications monsieur Myles

    Je vous encourage de tout coeur dans votre démarche, mais certaines personnes au pouvoir ne doivent pas toujours apprécier votre journal à la lumière des critiques qu'il produit et des unes qu'il met en évidence. A la province, monsieur Couillard n'a même pas été à la hauteur de la demande de M. Simons (des magasins du même nom) qui, l'hiver dernier, avait lancé un cri d'alarme quant au commerce numérique. Vous devrez vous tourner vers le gouvernement fédéral, auprès de qui, maintenant, vous aurez plus de chance. Quoiqu'il en soit, vous avez tout notre appui.