Rapport sur la radicalisation: déconnecté et imprégné de rectitude politique

Le Collège de Maisonneuve s’est retrouvé sous la loupe du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence à la suite des événements survenus à l’hiver 2015.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Le Collège de Maisonneuve s’est retrouvé sous la loupe du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence à la suite des événements survenus à l’hiver 2015.

Le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV) vient de publier un rapport sur les événements survenus au collège de Maisonneuve à l’hiver 2015, concernant principalement onze jeunes impliqués dans des réseaux djihadistes. Nous souhaitons souligner ici le fort décalage entre l’enquête de terrain relatant le climat d’islam radical présent au cégep et les conclusions et recommandations du rapport déconnectées des faits et imprégnées de rectitude politique.

Une enquête rigoureuse et étoffée

 

L’enquête de terrain, basée principalement sur des entrevues menées auprès des jeunes radicalisés et de leurs proches, fait ressortir un climat d’embrigadement et d’enfermement des individus dans une dynamique de rupture avec leur environnement, les amenant à voir « des gens que comme des ennemis ». Un des principaux éléments de radicalisation est la présence, parmi les pairs et à proximité du cégep, d’agents de radicalisation qui les encourageaient indirectement au djihad.

Un climat revendicateur s’est peu à peu installé. Afin de répondre à une demande de lieu de prière, la direction du cégep a mis à la disposition des étudiants un lieu de méditation qui s’est rapidement transformé en « espace de prédication idéologique ». Une salle de classe a également été octroyée pour les prières du vendredi. Cette « faveur » n’ayant pas été renouvelée à la suite des événements de l’hiver 2015, cela a provoqué la hargne d’un noyau d’étudiants, interprétant cela comme un exemple d’islamophobie.

À maintes reprises, on souligne la manipulation du sentiment de victimisation par les agents de radicalisation, qui ont considérablement participé à « semer la haine » chez les jeunes, insistant sur le rejet collectif des musulmans et de l’islam de la part de la société québécoise. Le projet de charte des valeurs, notamment, a été instrumentalisé et récupéré afin d’alimenter un discours polarisant.

Des recommandations déconnectées

 

Mais les conclusions du rapport sont en total décalage avec l’enquête de terrain. Alors que l’on souligne les dérives liées à un excès de religiosité, alors que les dérogations accordées pour des lieux de prière n’ont fait qu’envenimer la situation, voilà que le rapport préconise l’« accommodation de la pratique confessionnelle », décrite comme un « besoin réel ». Autant dire que l’on demande l’impossible à des intervenants scolaires qui n’ont ni la formation, ni les moyens, ni le mandat d’encadrer des lieux de prière dans leur établissement tout en prévenant les dérives islamistes.

Alors que l’élément de radicalisation principal soulevé par le rapport est la présence d’agents de radicalisation, la conclusion préconise de faire appel aux imams, décrits comme des « théologiens de grande valeur », qui doivent servir de « guides spirituels avertis auprès des individus vulnérables ». Rappelons que les imams sont des personnes autoproclamées, ou choisies par un cercle restreint de fidèles, qui ne sont tenus à aucune formation théologique. Comment le CPRMV compte-t-il s’y prendre pour « s’assurer que les imams ont la formation théologique, les compétences sociales et citoyennes, ainsi que la reconnaissance nécessaires » ? Comment le CPRMV va-t-il établir les critères d’un « vrai islam » ? Est-il utile de rappeler que certains imams, dont les propos sur les femmes, par exemple, sont parfaitement inacceptables, sont bien présents au Québec ? Le rapport note d’ailleurs la difficulté de repérer les agents de radicalisation en raison du double discours souvent tenu par ces derniers.

La dernière recommandation, « élaborer une stratégie visant la lutte contre toutes les formes de stigmatisation [par exemple, l’islamophobie] et favorisant l’acceptation de la diversité ethnoculturelle et des minorités racisées au Québec », est une formule tout empreinte de multiculturalisme que rien ne justifie. Comment expliquer cette formule alors que rien dans l’enquête ne démontre qu’il y ait eu un problème au chapitre des « minorités racisées au Québec » ? Alors que toute l’enquête souligne un sentiment de victimisation alimenté par des agents de radicalisation malveillants dans le but d’instaurer une hostilité envers tous ceux qui ne partagent pas leur vision du monde, alors que l’enquête ne fait ressortir aucune discrimination objective dont seraient victimes les jeunes radicalisés (on souligne même leur bonne intégration et leurs succès scolaires), voilà que le rapport conclut avec le besoin de lutter contre l’islamophobie.

En revanche, très peu de recommandations concernant les moyens à prendre contre les agents de radicalisation. Rien non plus à l’effet de documenter les rapports qu’entretient la radicalisation avec la source idéologique qui la nourrit, à savoir l’intégrisme islamique.

La théorie au service du terrain

 

Non seulement ces conclusions sont déconnectées des faits, mais surtout, elles sont toxiques à la lutte contre la radicalisation et, si elles étaient appliquées, marqueraient un retour en arrière pour le Québec moderne. Pour favoriser le vivre-ensemble, il faudrait plutôt rappeler que nous vivons dans une société sécularisée, qui a fait le choix de la laïcité — officieusement, sinon officiellement — une société qui s’est défaite de l’emprise des dogmes religieux. Il faut rappeler à ces jeunes un fait historique important : le fait que le Québec a renoncé en 1997 à des droits constitutionnels, afin de déconfessionnaliser ses écoles publiques et, ainsi, mieux accueillir les nouveaux arrivants et éviter de les discriminer à cause de leurs convictions spirituelles.

Cessons de faire comme si nos concitoyens d’origine étrangère étaient incapables de comprendre la société dans laquelle ils vivent. Offrons-leur des défis, comme à tous les jeunes, et surtout, utilisons nos lois pour les mettre à l’abri de ces agents de radicalisation qui s’en tirent à bien bon compte avec ce rapport.

En dépit de l’étude de terrain qui fournit une mine de renseignements sur les facteurs de radicalisation, le moins que l’on puisse dire, c’est que le plan d’action proposé risque de rater la cible de la lutte contre la radicalisation au Québec. Le directeur de la recherche du CPRMV, Benjamin Ducol, affirmait récemment, dans le cadre d’un colloque international sur la prévention de la radicalisation, que « la théorie doit être au service du terrain et non l’inverse ». Dommage que ce principe n’ait pas été appliqué dans l’élaboration des recommandations du premier rapport du CPRMV !

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