Le tirage au sort, pour la démocratie de demain

«L’utilisation du tirage au sort repose sur un principe différent: il n’y a pas de candidat meilleur qu’un autre puisque, quand il s’agit de décider de questions politiques, tous sont égaux», écrit Hugo Bonin.
Photo: iStock «L’utilisation du tirage au sort repose sur un principe différent: il n’y a pas de candidat meilleur qu’un autre puisque, quand il s’agit de décider de questions politiques, tous sont égaux», écrit Hugo Bonin.

Il est presque devenu cliché de parler de la « crise de la démocratie » que traversent les sociétés occidentales. Cynisme, perte de confiance envers les politiciens, taux d’abstention électorale croissant ne sont que quelques exemples des maux qui affectent nos régimes. Parmi les remèdes potentiels, le scrutin proportionnel, les référendums d’initiative populaire, l’encadrement plus strict des campagnes électorales sont entre autres proposés. […] Depuis les années 1970, des expériences institutionnelles et militantes ainsi qu’un certain nombre d’auteurs ont mis de l’avant le potentiel radical du tirage au sort en politique. […]

«Démocratie » et « élections » sont deux termes si souvent associés dans l’opinion publique qu’on les croirait jumeaux. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Plusieurs penseurs politiques, d’Aristote à Montesquieu, ont défendu l’idée que l’élection est aristocratique (c’est-à-dire favorisant une élite) tandis que le tirage au sort, lui, est démocratique (car favorisant l’ensemble du peuple). […]

Le principe même d’élection implique un choix et, plus précisément, une préférence d’une des options par rapport aux autres. À l’inverse, l’utilisation du tirage au sort repose sur un principe différent : il n’y a pas de candidat meilleur qu’un autre puisque, quand il s’agit de décider de questions politiques, tous sont égaux. Alors, la question n’est pas nécessairement de savoir qui est « le plus apte à gouverner », mais plutôt de mettre en place un système qui donne à tous une possibilité égale d’accès aux postes de pouvoir.

Les philosophes politiques classiques divisaient les régimes selon la nature du pouvoir : il pouvait être unique (monarchique), réservé à une minorité (aristocratique) ou accessible à tous (démocratique). Ainsi, on peut considérer qu’en remettant le pouvoir à un petit nombre de personnes élues, nos régimes représentatifs sont plus près de l’aristocratie élective (comme disait le politologue français Bernard Manin) ou d’une oligarchie libérale (selon le philosophe Jacques Rancière). Loin d’être un accident de parcours, cette prépondérance de l’élection est le résultat de luttes politiques féroces qui ont eu cours au début de la modernité. […]

La conquête du suffrage universel, qui a permis de rendre les élections plus égalitaires, comme l’a démontré récemment le politologue Adam Przeworski, fut bien menée par des groupes systématiquement exclus de la sphère politique (travailleurs, femmes, Autochtones et personnes racisées) et ne fut donc pas un don des élites. Pour autant, l’aspect aristocratique de l’élection n’a pas disparu : dans la plupart des démocraties occidentales, on constate par exemple que les députés sont majoritairement des hommes blancs, âgés et aisés, alors que la population qui les élit est beaucoup plus diversifiée.

Il en est ainsi parce que l’élection des députés se fait selon le principe de distinction : le candidat qui récolte le plus de votes est celui qui a été considéré comme « meilleur » par la population. Or, […] ce qui est jugé meilleur au sein d’une société est souvent le reflet de ce qui est valorisé par ses élites. Il existe un « cens caché » qui sépare l’espace politique entre dominants et dominés. En ce sens, l’élection est toujours aristocratique : elle donne le pouvoir à une minorité qualifiée de « meilleure » (« aristos » en grec) et choisie par un processus favorisant les individus issus du sommet de la hiérarchie sociale.

Des expériences concrètes

Comme nous le soulignions en introduction, on assiste depuis les dernières années à un retour du tirage au sort sur la scène politique. Ainsi, il existe des « jurys citoyens » où des individus, sélectionnés au hasard et épaulés par des administrateurs, remplissent différentes tâches : allocation de budget à l’échelon local, discussion sur des problèmes précis, etc. Au Québec, un jury citoyen s’est penché sur la question de la réforme du financement électoral en 2010, mais ses recommandations ont été écartées par le gouvernement libéral. […]

Le tirage au sort, suivant le contexte dans lequel il s’inscrit, peut mettre de l’avant une conception égalitaire de la politique. En considérant tout le monde comme étant également compétent sur le plan politique et en attribuant à chacun une chance égale d’être sélectionné, ce système reconnaît la capacité de « n’importe qui » de participer aux affaires communes, à l’instar de ce qui s’est fait dans le cadre de l’Athènes démocratique et de ce qu’avaient en tête Aristote, Montesquieu et d’autres lorsqu’ils liaient démocratie et sort. […]

Bien entendu, le tirage au sort n’est pas une solution miracle : son caractère égalitaire dépend d’un ensemble d’autres facteurs. En réalité, une telle utilisation du sort nécessite une décentralisation du pouvoir, une rotation des tâches, des mandats courts et révocables, ainsi qu’une culture politique encourageant l’autonomie et l’esprit critique. En ce sens, le tirage au sort est donc un outil parmi d’autres à ajouter à notre arsenal démocratique, mais il ne saurait constituer une panacée à la crise démocratique que nous traversons. Celle-ci doit évidemment faire l’objet d’une réflexion plus large et plus profonde, notamment sur la portée des timides réformes du système électoral actuel. Mais en permettant de révéler le caractère élitiste de l’élection, le tirage au sort nous offre une voie de résistance concrète en plus de la possibilité de ré-imaginer et d’expérimenter la démocratie — et la société — de demain.

 

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, un extrait du no 785 (juillet-août 2016) de la revue Relations.
7 commentaires
  • Jana Havrankova - Inscrite 23 août 2016 10 h 35

    Intéressant, mais...

    Encore faudrait-il que les citoyens éligibles soient non seulement informés des problèmes dont ils auraient à discuter, mais qu’ils possèdent une capacité de débattre sans s’enfermer dans les poncifs et les préjugés. À l’époque de « la pensée » en 140 caractères, le défi serait grand!
    Il faudrait aussi que ces personnes s’intéressent à la chose publique. Peut-être pourrait-on envisager une banque de personnes qui se déclareraient intéressées et faire un tirage au sort à partir de celle-ci?

    Pour le moins, il faut réformer le mode de scrutin pour avoir une meilleure représentation des opinions diverses dans une société pluraliste, une forme ou une autre de la proportionnelle.

    • Sylvain Auclair - Abonné 23 août 2016 13 h 59

      À ce compte, ne faudrait-il pas priver du droit de vote presque tout le monde?

  • Claude Bariteau - Abonné 23 août 2016 13 h 07

    Comme vous le dites

    Vous écrivez que le tirage au sort « ne saurait constituer une panacée à la crise démocratique » car s'impose une plus grande réflexion « sur la portée des timides réformes du système électoral actuel » dont l'assise est élitiste.

    Vous ajoutez qu'il importe surtout de « ré-imaginer la démocratie ». Je partage votre conclusion mais vous ne vous y venturez pas, ce qui fait que votre texte est une critique sans suite.

    Pourtant c'est une « ré-imagination » qu'il faut pour que la démocratie (dêmos « peuple » et kratos « pouvoir ») devienne le pouvoir du peuple plutôt que celui d'élites qui s'appuient sur des élections sans contrôle ultérieur sauf à l'occasion des prochaines élections au sein de régimes politiques (monarchiste et républicain) comprenant les pouvoirs législatifs, juridiques et exécutifs.

    Autant la France que les États-Unis, deux républiques différentes, font écho à la citation d'Abraham Lincoln pour qui la « démocratie est le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple ». C'est cette définition qu'il importe de ré-imaginer en cherchant les moyens permettant d'empêcher le contrôle sur le peuple par les parlementaires au sein des trois instances.

    Les États-Unis y tendent avec le « check and balance », la France avec des élections à deux tours. D'autres pays avec un mode de scrutin proportionnel. Au Québec, il y eut une proposition documentée sous l'égide du directeur des élections de proportionnelle mixte, qui a été mise de côté par les parlementaires.

    Pour qu'un régime politique rejoigne les idées de Lincoln, il faudra, je pense, une révolution citoyenne qui renversera l'ordre présent en instituant le contrôle des citoyens et des citoyennes sur le pouvoir législatif. La façon de faire est de pondérerle vote des parlementaires selon les appuis obtenus par les partis et de revoir le régime politique pour renforcer le contrôle du peuple sur le pouvoir exécutf et le pouvoir juridique.

  • Sylvain Auclair - Abonné 23 août 2016 13 h 57

    Un bémol

    Un des problèmes de la stochiocratie, c'est que la plus grande partie de la population sera privée de tout pouvoir sur le gouvernement, ce qui peut s'avérer dangereux. Pourrait-on le combiner avec l'élection d'une équipe gouvernementale au vote par approbation?

  • François Dugal - Inscrit 23 août 2016 17 h 24

    Le corollaire

    Le corollaire de la démocratie est l'éducation.
    Alors, forcément, au Québec, nous avons un gros problème.

    • Marc Therrien - Abonné 23 août 2016 20 h 56

      Effectivement. Quand on considère que 53% de la population est analphabète (19%) ou analphabète fonctionnel (34,3%). En relation avec cette donnée, j'ai l'impression que le taux de faible niveau de "compréhension des statistiques" est encore plus élevé. Ce qui laisse à penser qu'une majorité de la population est facilement influençable et devient une clientèle privilégiée pour les démagogues du "prépensé" ou de l'opinion "prémâchée" prête à être répétée.

      Marc Therrien

    • François Dugal - Inscrit 23 août 2016 22 h 36

      Effectivement, monsieur Therrien, tout notre univers devient une immense campagne de pub. "Ils" nous disent comment s'habiller, quelle la chanteuse est "dans le vent", la nourriture "in", le politicien "cool", le gourou "charmant", sans oublier "nos" athlètes, qu'il "faut" encourager, ne l'oublions pas.
      De la à dire comment voter pour le "bon" gouvernement qui veut notre "bien", il n'y a qu'un pas.