Libre opinion: Dans la zone grise de l'information

Don Cherry n'est manifestement pas un journaliste. Si c'était le cas, la simple suggestion qu'on puisse le censurer aurait déjà déclenché une levée de boucliers au nom de la liberté de presse, et avec raison. Dans un pays où on ne censure pas André Arthur, Diane Francis et consorts, dans un pays où l'information se fait dans la liberté, on peut se surprendre de l'indifférence à peu près générale pour le procédé proposé, soit sept secondes de délai qui vont transférer tout le poids de la responsabilité sur un censeur inconnu, M. Cherry devenant encore plus libre qu'avant de ne pas faire preuve de jugement et de «tester» sa laisse.

Bref, M. Cherry n'est pas un journaliste. Même pas un journaliste sportif, apparemment. Poussons un soupir de soulagement: notre presse, même sportive, n'a donc pas à s'inquiéter qu'on la censure. Est-il alors un amuseur public? Après tout, il a le costume de l'emploi. Mais non, ce ne doit pas être cela... Sinon, on aurait depuis longtemps imposé sept secondes de délai à Jean-René Dufort!

Conclusion: M. Cherry n'est pas suffisamment journaliste pour qu'on dénonce la censure dont il est victime mais pas assez amuseur public pour qu'on passe par-dessus ses propos. Mais alors, qu'est-il?

La liberté sans les responsabilités

Nous sommes dans la zone grise. La zone grise de l'infotainment, dont les occupants jouissent du meilleur des deux mondes et vivent de la confusion des genres: les pratiques et l'éthique journalistiques ne n'appliquent pas à eux mais ils bénéficient de la même liberté que celle, exceptionnelle, dont jouit la presse. Et nombreux sont les travailleurs de la zone grise. De morning men en francs-tireurs, les infotainers ne font pas de journalisme au sens strict: les faits ont pour eux une importance relative, leur degré d'aspiration à l'objectivité varie du tout au tout, ils nous présentent souvent leurs intuitions et leurs hypothèses comme des faits et des conclusions. Leur fonds de commerce est fait de provocation, d'humour, de convictions personnelles, toutes choses qui n'ont rien à voir avec le journalisme.

Est-ce grave? Je pense que oui.

D'abord parce qu'on peut facilement prendre les infotainers pour des journalistes et leur accorder une crédibilité qu'ils ne méritent pas. On les confond si bien avec les journalistes, d'ailleurs, que même devant leurs excès, personne ne songe à parler de censure. Et pourtant, ils tiennent parfois des propos autrement plus provocants que ceux qu'a tenus Cherry. Nous avons ainsi concédé une part considérable de l'espace public à des «mémères» professionnelles, qui se targuent d'avoir une opinion sur tout et qui la croient intéressante. Des mémères qui n'ont de comptes à rendre à personne et qui ont une liberté de parole inégalée. Et, qu'on le veuille ou non, leur poids est tel qu'elles finissent par avoir beaucoup d'influence sur la manière dont nous voyons le monde qui nous entoure.

De deux, le mimétisme fait des ravages. Parce que les infotainers ont la cote, de vrais journalistes, dans de vrais médias, se sentent obligés, émulation oblige, de forcer le trait, de privilégier l'effet sur les faits, d'extrapoler pour rendre juteuses des choses qui ne le sont pas. Parfois sans même s'en rendre compte, car le phénomène est insidieux et sape le monde des médias depuis des années.

Avec la censure de Don Cherry, on se trompe de problème. On cautionne les abus de langage sur la place publique et l'idée que ceux qui ont le micro n'ont pas besoin de faire preuve de jugement. Va-t-on blâmer le censeur qui «n'aura pas été assez vite sur le piton» au prochain écart de langage? On élude le débat sur la responsabilité, les pratiques professionnelles et l'éthique qui sont essentielles à une information de qualité, qu'elle soit sportive ou autre.

Tout ça nous ramène vite à la vieille question: qu'est-ce qu'un journaliste? La censure n'est certainement pas la solution, et nous faisons face, avec Cherry, à un précédent plutôt inquiétant, sans doute dû à un excès de rectitude politique et d'hypocrisie, vraisemblablement attribuable, en plus, à une simple question d'argent.