L’infrastructure ne résisterait pas au séisme de 1663

Le géorisque le plus important pour un oléoduc est celui de la liquéfaction et de l’affaissement du sol.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le géorisque le plus important pour un oléoduc est celui de la liquéfaction et de l’affaissement du sol.

Ainsi, un séisme majeur, de magnitude 7 sur l’échelle de Richter, mettrait à genoux l’industrie canadienne de l’assurance, selon une étude de l’Institut C.D. Howe réalisée par l’ancien surintendant des institutions financières du Canada. C’est un risque généralement ignoré par les Québécois, bien que la région sismique de Charlevoix soit l’une des plus actives de l’Amérique du Nord.

La probabilité qu’un séisme important causant des dommages aux bâtiments se produise dans les 50 prochaines années est en effet estimée à 9 % à Montréal et jusqu’à 26 % à Rivière-du-Loup. C’est énorme. Conscient de ce risque, nous avons posé avec insistance la question des conséquences d’un séisme majeur sur l’intégrité de l’infrastructure de l’oléoduc Énergie Est au cours des audiences du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) sur le projet, notamment au regard de la réévaluation à la hausse de l’intensité du grand tremblement du 5 février 1663. Nous n’avons pas eu de réponse satisfaisante de la part du promoteur. Expliquons.

Les ingénieurs de TransCanada témoignent d’une grande confiance dans la résistance des pipelines aux tremblements de terre. L’évaluation géotechnique du projet Énergie Est, réalisée par la firme Golder Associates, en donne la raison et la limite : « Les oléoducs modernes, fabriqués d’acier ductile à joints soudés, se comportent bien lors de conditions de séisme, mais les phénomènes liés à la liquéfaction, tels que l’affaissement, peuvent créer des effets de déformations du sol significatifs et permanents susceptibles d’exercer des contraintes bien supérieures sur l’oléoduc à celles découlant des secousses sismiques elles-mêmes. »


La palme au Québec

Le géorisque le plus important pour un oléoduc est donc celui de la liquéfaction et de l’affaissement du sol. Or Golder dit aussi ceci : « Le potentiel de développement de glissements de terrain de grande taille, se produisant rapidement, dans les dépôts marins de la mer de Champlain constitue une condition inhabituelle qui n’est pas observée dans la plupart des régions d’Amérique du Nord. »

La conclusion coule de source : les géorisques les plus menaçants pour l’oléoduc Énergie Est se retrouvent tous au Québec. Toutes les zones de sols potentiellement liquéfiables à risques élevés ou modérés se retrouvent au Québec, dont les conditions de géorisques sont quasi uniques en Amérique du Nord.

Les 11 zones à risque élevé de glissement de terrain du tracé Énergie Est, sur les 4600 kilomètres du projet, se trouvent sur les rives de 10 traversées de rivières et ruisseaux, dont les rivières du Loup, Champlain, Batiscan, Sainte-Anne, Portneuf, Aulneuse, Pénin et Etchemin.

Golder affirme néanmoins « qu’aucune mesure particulière de mitigation n’est vraisemblablement requise pour l’oléoduc enfoui proposé ». La raison ? Les oléoducs modernes sont « essentiellement non endommagés » par des ondes sismiques d’intensité 7 ou moins sur l’échelle modifiée de Mercalli (échelle d’intensité des effets des ondes, à ne pas confondre avec leur échelle de magnitude dite de Richter). Cela tombe bien, cette valeur « est à peu près équivalente » aux intensités maximales des séismes passés au Québec et à celles envisagées pour ceux du futur.

Le séisme de 1663

Mais cette appréciation ne tient pas compte de la réévaluation à la hausse de la puissance et de l’intensité des effets du séisme du 5 février 1663, exposée par Jacques Locat, professeur de géologie et de géotechnique à l’Université Laval et lauréat en 2015 de la médaille Leggett décernée par la société canadienne de géotechnique.

Dans un article publié en 2011 dans la Revue canadienne de géotechnique, intitulé « La localisation et la magnitude du séisme du 5 février 1663 (Charlevoix) revues à l’aide des mouvements de terrain », M. Locat démontre de façon convaincante que le séisme en question a atteint une magnitude minimale de 7,2 et maximale de 7,8 sur l’échelle de Richter, et une intensité de VII à IX sur l’échelle modifiée de Mercalli.

L’un des témoins fiables de l’époque, le père Lallemant, décrit ainsi les effets du séisme de 1663 dans la région de Québec : « La guerre semblait même être entre les montagnes, dont les unes se déracinaient pour se jeter sur les autres, laissant de grands abîmes dans le lieu d’où elles sortaient. » Et dans la région de Trois-Rivières : « L’on voit de nouveaux lacs là où il y en eût jamais, on ne voit plus certaines montagnes qui sont engouffrées : plusieurs sauts sont aplanis ; plusieurs rivières ne paraissent plus… »


Tempête parfaite

La survenue d’un séisme de puissance et d’intensité approchant celui de 1663 constituerait donc le scénario de la tempête parfaite pour Énergie Est. Vu ce qui précède, il serait susceptible de causer de graves dommages à sa structure. Les bouleversements géomorphologiques du terrain qu’il entraînerait, sur la rive nord du Saint-Laurent et à Lévis, modifieraient complètement la géométrie du pipeline.

Or les vannes de sectionnement de l’oléoduc sont calées sur le relief afin de minimiser les fuites éventuelles. Les volumes de pétrole déversés en cas de fuites, potentiellement multiples, seraient donc bien plus importants que le pire cas possible évoqué par le promoteur au BAPE. D’autant que les équipes d’intervention subiraient elles-mêmes le chaos provoqué par un tel séisme.

La fréquence des séismes majeurs (M6 et +) de la région sismique de Charlevoix est de 65 ans en moyenne. Le dernier eut lieu en 1988. Si Énergie Est voit le jour en 2020, le prochain se produira sans doute pendant sa durée d’exploitation, qu’on peut estimer de 40 à 80 ans. En l’état, il ne resterait plus alors qu’à prier pour que ce séisme ne s’approche pas de la magnitude et de l’intensité de celui de 1663. Et à prier pour qu’il ne se produise pas en hiver…

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6 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 12 août 2016 05 h 30

    Exacte mesure de...

    "Les ingénieurs de TransCanada témoignent d’une grande confiance dans la résistance des pipelines aux tremblements de terre."
    Cette confiance me semble être à l'exacte mesure de celle que le Canada témoigne dans le conservatisme d'idées canadien le plus réactionnaire qui soit des Québécois à l'envahissement de leur territoire par des intérêts économiques et commerciaux qui mettent en péril non seulement leur environnement, mais l'intégrité du respect de leurs droits de majorité sur leur territoire.
    Sauf que non-seulement nous sommes tous des bélugas, mais que nous ne sommes toujours pas plus décidés à faire crever nos petits d'un pétrole répandu chez nous, que d'une souveraineté nationale québécoise qui serait politiquement violée par un Canada qui s'impatiente de nous domestiquer dans une version canadienne acceptable de ce qui est pourtant l'anti-démocratie.
    La presque dictature, en somme, sur une minorité qu'il souhaite de plus en plus ouvertement comme insignifiante politiquement, puisqu'il ne cesse d'en attaquer les fondements sans plus prendre la peine de se cacher.
    Mais jusqu'où cela ira-t-il ?
    Exactement comme si les gouvernents du Canada demandaient de plus en plus intensément à tous : So, To be or not to be exclusively Canadian ?

    Vive le Québec (qui sera enfin) libre !

  • Daniel Gagnon - Abonné 12 août 2016 11 h 41

    « La terre bondissait… » Marie de l'Incarnation

    Marie de l’Incarnation témoigne aussi de ce tremblement de terre dans ses lettres :

    « La terre bondissait comme si elle eût couru après les sauvages, qui en furent épouvantés au possible... Le tremblement de terre arrivé cette année, dans notre Nouvelle-France, a été si prodigieux, si violent et si effroyable, que je n'ai pas de paroles assez fortes pour l'exprimer, et je crains même que ce que j'en dirai ne passe pour incroyable et pour fabuleux. »

  • René Pigeon - Abonné 12 août 2016 12 h 40

    Pour une évaluation complète et confirmée de tous les risques

    L’AQLPA et M. Alain Brunel attirent notre attention sur les risques sismiques d’Énergie Est fort préoccupants.

    Ressources naturelles Canada publie les données sismiques historiques, commente les séismes publiquement et a l’expertise pour confirmer les évaluations de risques sismiques offertes par M. Brunel. Le public aimerait savoir ce qu’un expert comme Maurice Lamontagne aurait à dire si on lui posait la question.

    Nous laissons deux vieux oléoducs couler vers Montréal et de gros bateaux remonter vers Québec et Montréal, sans hésitation. Plus grave, ne laissons-nous pas plusieurs installations d’eaux usées en milieu rural contaminer les eaux potables, et ce sans contrôle gouvernemental ? Allons-nous prendre l’occasion du débat sur l’oléoduc de 1.1 Mb/a pour régler d’autres problèmes d’eaux potable et polluantes ?

  • Jean-Yves Arès - Abonné 12 août 2016 13 h 23

    Ben là ont atteint 9 à l'echelle du catastrophisme le mieux réussi !

    Ne reste plus qu'a en scénariser le film, peut-être en y ajoutant un raz de marée de pétrole qui englouti les villes...

    Succès garanti au box office. En tout cas tous ceux qu'on y retrouve carburent à la peur comme celle que vous nous offrez monsieur Brunel.

    • Daniel Le Blanc - Inscrit 12 août 2016 14 h 25

      Il est préférable d'être prudent plutôt que téméraire. La recherche de profits et la foi en la croissance sont mauvaises conseillères.

  • Julien Thériault - Abonné 12 août 2016 13 h 28

    Compagne limitée

    Toute « compagnie » est à responsablité limitée, c'est à dire qu'elle n'est pas tenue de payer pour les dégats qu'elle cause, même si elle en est responsable à 100%. Dans le pire des cas, elle déclare faillite. L'important est de rétribuer le plus possible les dirigeants et les principaux actionnaires, car moins il reste d'argent dans les coffres moins on aura à payer, en cas de problème. Déversements majeurs, tremblements de terre, contamination des eaux, des sols, destruction des poissons et des grenouilles : que leur importe ? Le gouvernement sera toujours là pour réparer les pots cassés. On n'a qu'à voir ce qui s'est passé à Lac-Mégantic.