Une réflexion devenue un testament - Le système universitaire québécois est un modèle et il faut le protéger

Le Devoir reproduit ici la lettre adressée par M. Tavenas, ancien recteur de l'Université Laval, ancien président de la CREPUQ et acteur majeur du monde universitaire québécois, au ministre de l'Éducation du Québec, Pierre Reid, quelques jours avant son décès subit.

Monsieur le ministre,

J'ai appris récemment que vous avez décidé de tenir une commission parlementaire sur l'avenir des universités québécoises afin de vous éclairer sur les questions centrales des relations entre les universités et le gouvernement et sur le financement de l'enseignement supérieur. Même si j'ai pris ma retraite de l'Université Laval en juillet 2003, je continue à m'intéresser à la chose universitaire puisque, comme vous le savez probablement, j'ai accepté depuis le 1er décembre dernier d'assumer les fonctions de recteur de la nouvelle Université du Luxembourg.

J'aimerais porter à votre attention et à celle de la commission parlementaire les observations que j'ai pu faire au cours des derniers 18 mois, durant lesquels j'ai pu examiner de très près la situation universitaire en Europe et collaborer étroitement à la mise en oeuvre de la déclaration de Bologne, qui fixe les grandes orientations des réformes en cours dans les milieux européens de l'enseignement supérieur. Mes observations porteront sur quatre points, soit: les relations entre les universités et le gouvernement; l'assurance qualité; le financement et les droits de scolarité; et, finalement, la performance du système universitaire québécois.

Sur la question des relations universités-gouvernement et de l'autonomie des universités, les systèmes universitaires européens sont en pleine mutation, pas toujours facile, comme le montrent les débats politiques et les manifestations publiques en France. Il est cependant remarquable que les gouvernements des pays européens aient tous maintenant reconnu la nécessité de donner aux universités une large mesure d'autonomie de gestion tout en encadrant l'action des universités au moyen de contrats de plan ou autres contrats d'objectifs... pour ne pas utiliser l'expression «contrat de performance».

Le modèle aujourd'hui privilégié en Allemagne ou en Italie et celui qui a présidé à la création de l'Université du Luxembourg sont remarquablement semblables au modèle en vigueur au Québec depuis quelques années. De fait, partout où j'ai eu l'occasion de présenter les pratiques québécoises en la matière, la qualité de ce modèle a été reconnue et enviée. Je me permets donc de vous suggérer fortement de maintenir ce modèle et d'en assurer le développement ordonné.

La qualité

Je pense en particulier que la combinaison des contrats de performance (même si je persiste à penser que le terme de contrat d'objectifs ou de développement serait plus approprié!) et des systèmes d'information cogérés par le ministère et la CREPUQ (Conférence des recteurs et principaux des universités du Québec) constitue la meilleure façon d'assurer une relation constructive entre le gouvernement et les universités dans le respect de l'autonomie des universités et des prérogatives du gouvernement.

La question de l'assurance qualité des programmes universitaires fait l'objet de grandes préoccupations en Europe et s'est retrouvée au coeur des décisions des conseils des ministres de l'Éducation de Lisbonne ou de Berlin. L'approche actuellement privilégiée en Europe semble être la mise sur pied d'une agence de contrôle de la qualité, sous les auspices de l'ENQA (European Network for Quality Assistance in Higher Education), qui regroupe un certain nombre d'agences nationales de contrôle de la qualité. Cette approche top down correspond certainement à la vision centralisatrice qui a prévalu en Europe depuis des décennies, sinon des siècles. Toutefois, les universitaires européens s'inquiètent des effets qu'une telle approche risque d'avoir.

Chargé par les conférences des recteurs des pays latins de l'Europe à l'automne dernier d'étudier la question et de leur faire des propositions, j'ai eu le loisir d'examiner en détail les avantages et les inconvénients des différentes approches de contrôle qualité. Cet examen m'a conduit à la conclusion que le système mis en place au Québec, sur l'initiative de la CREPUQ au début des années 90, constitue un modèle remarquable de gestion de l'assurance qualité, dont le principal mérite est d'amener les universités à assumer pleinement les responsabilités qui vont de pair avec l'autonomie et à intégrer cette fonction tout en assurant la rigueur de leur action grâce à l'intervention de la Commission de vérification des évaluations de programme (CVEP).

J'ai donc formulé la recommandation que les milieux universitaires européens s'inspirent de la pratique québécoise en la matière. Ma recommandation a été très favorablement reçue par les conférences des recteurs qui m'avaient confié l'étude et a depuis été adoptée par l'Association européenne des universités (EUA), qui est en passe de publier mon rapport. Je me permets de vous transmettre une copie préliminaire de ce rapport qui devrait sortir dans les prochains jours.

Enfin, la prochaine conférence des ministres de l'Éducation de l'Europe se tenant en 2005 sous la présidence du Luxembourg, les autorités gouvernementales luxembourgeoises m'ont invité à collaborer à la préparation de cette conférence, avec l'objectif de faire la promotion de cette orientation. J'en tire la conclusion que la pratique québécoise en matière d'assurance qualité est excellente et pourrait faire école en Europe.

Le dogme des droits de scolarité

La question du financement des universités fait l'objet de débats partout en Europe et j'ai noté, avec un certain amusement, que les mêmes idées, pour ne pas dire les mêmes dogmes, polluaient ce débat en Europe comme au Québec. Deux questions me semblent devoir être placées au centre des discussions d'une façon beaucoup plus rationnelle qu'elles ne l'ont été jusqu'ici.

La première concerne la nature même des dépenses d'enseignement supérieur, qui ne peuvent pas être abordées comme des dépenses courantes au même titre que la majorité des dépenses publiques mais qui doivent impérativement être vues comme des dépenses d'investissement: investissement dans le développement optimal des personnes, investissement dans la capacité nationale d'innovation, investissement dans l'avenir économique, social et culturel de la société. Sous cet angle, chaque pays devrait comprendre qu'on n'investit jamais trop en enseignement supérieur, sous réserve bien entendu de s'assurer de l'efficacité du système université et donc du rendement de cet investissement.

De ce point de vue, les analyses que j'ai pu faire au cours des 18 derniers mois m'amènent à penser que le système québécois d'enseignement supérieur est remarquablement efficace. De fait, mon objectif à la tête de l'Université du Luxembourg est d'atteindre rapidement un semblable niveau d'efficacité, que ce soit dans les taux de participation aux études universitaires, dans les taux de succès ou dans la productivité de la recherche.

La seconde question a trait aux droits de scolarité. Vous n'êtes pas sans savoir que cette question est au moins aussi tabou en France ou en Allemagne qu'elle peut malheureusement l'être au Québec. Or, de ce côté-là, il y a un véritable mouvement en Europe. Deux exemples: l'Institut des sciences politiques de Paris — la célèbre Sciences Po — vient de décider d'imposer des droits de scolarité substantiels à ses étudiants qui en ont les moyens, offrant en contrepartie des bourses importantes aux étudiants de milieux défavorisés. Le débat qui a entouré cette décision a fait sortir tous les faux arguments que j'ai trop entendus au Québec sur le mythe du lien entre droits de scolarité et accessibilité, mais les analyses bien documentées de la direction de Sciences Po ont emporté la décision; je vous invite à prendre connaissance du texte du directeur de Sciences Po, Richard Descoings.

Plus récemment, un sondage en Allemagne a fait ressortir le fait qu'une majorité d'étudiants est aujourd'hui en faveur de droits de scolarité si les revenus correspondants restent à la disposition des universités pour améliorer la qualité de la formation. J'ose espérer que le Québec, sous votre leadership, arrivera à se sortir du piège d'une affirmation superficielle qui prétend faire un lien entre hausse des droits de scolarité et réduction de l'accessibilité, affirmation contredite par toutes les analyses sérieuses qui ont pu être faites un peu partout dans le monde.

Performance remarquable

J'aimerais pour terminer aborder un dernier point central et tout à l'honneur des universités québécoises. J'ai eu le loisir de faire, depuis 18 mois, une analyse comparée des pratiques universitaires en Europe et au Québec. Quel que soit l'angle d'analyse, la conclusion qui s'est imposée à moi est que les universités québécoises sont remarquablement performantes.

En matière de qualité des programmes, de qualité et d'innovation dans les méthodes pédagogiques, de qualité de l'encadrement des étudiants, de facilité d'accès aux ressources informatiques et de bibliothèque, de productivité en recherche, de dynamisme en matière de transfert de technologie ou encore de rigueur dans la gestion et dans l'assurance qualité, les universités québécoises peuvent sans aucun doute servir de modèle aux universités européennes. De fait, je compte bien instaurer des pratiques calquées sur l'expérience québécoise dans le développement de l'Université du Luxembourg, avec la conviction d'assurer à mon institution une position de leadership en Europe.

Mon éloignement du contexte québécois m'a permis le recul nécessaire pour faire un examen objectif du système universitaire dans lequel j'ai travaillé durant 35 ans. Les résultats de cet examen sont des plus positifs et je pensais de mon devoir de vous en faire part alors que vous entreprenez une réflexion importante dans le cadre des travaux de la Commission parlementaire de l'éducation.

Je souhaite que cette réflexion débouche sur la reconnaissance du rôle formidable que les universités ont joué dans le développement du Québec moderne et qu'elle vous aide à convaincre vos collègues du gouvernement à poursuivre l'effort d'investissement dans un système d'enseignement performant et capable d'assurer l'avenir de la société québécoise. Les universités québécoises ont fait la preuve qu'elles utilisent efficacement les ressources publiques mises à leur disposition; donnez-leur les moyens de renforcer leur position concurrentielle sur la scène internationale.

Si l'occasion se présente, je serai heureux de vous présenter de vive voix le projet de développement de l'Université du Luxembourg et de vous entretenir de l'évolution des systèmes universitaires européens.

Je vous prie d'agréer, M. le ministre et cher ami, l'expression de mes sentiments distingués et mon très amical souvenir.