Les multiples scandales d'une pseudo-fédération

Le ridicule le dispute décidément à l'odieux dans les révélations qui se succèdent à Ottawa à propos de multiples «scandales», grands et petits, où risque de sombrer ce qui pouvait rester de crédibilité à la pseudo-fédération canadienne.

Encore un peu, c'est le pays entier qui ferait l'objet d'une gigantesque commandite, qui serait massivement «sponsorisé», comme on dit à Toronto et à Paris. De la compagnie maritime CSL à l'Auberge Grand-Mère de Shawinigan, l'actuel et l'ancien premiers ministres et leurs équipes vont faire assaut de révélations aussi savoureuses que pénibles, illustrant les conséquences des relations sulfureuses entre secteur public et secteur privé, entre les gouvernements et les entreprises de toute nature.

À côté de l'énorme et grand-guignolesque affaire dite des commandites (grossièrement et naïvement conçue pour «vendre» aux Québécois le nom et le drapeau du Canada), le petit scandale du grand voyage de Mme le gouverneur général relève de l'entreprise d'amateur avec la somme dérisoire de cinq millions de dollars. Il est vrai qu'il s'agit de cinq fois la somme prévue à l'origine, et ce, pour une entreprise éminemment contestable sur le plan constitutionnel et politiquement maladroite. Le gouverneur général n'a aucun titre, dans notre système, à représenter le Canada à l'étranger, ni aucun droit de faire cela. Sa fonction consiste uniquement à représenter au Canada le chef de l'État, roi ou reine selon les époques: hors des frontières, il est simple citoyen du Canada.

En plus d'avoir gaspillé une somme coquette, Mme Clarkson a commis un grave impair et une faute politique majeure. On peut s'étonner que le cabinet fédéral et notamment le premier ministre n'aient pas empêché, l'an dernier, pareille dérive.

Les victimes des commandites

Mais c'est naturellement la retentissante affaire dite des commandites qui constitue pour l'opinion publique le scandale, tant à cause de l'ampleur des sommes en jeu que des objectifs recherchés. En fait, cette opération sans précédent présente objectivement l'avantage de souligner avec éloquence que le Canada et le Québec sont également victimes de cette alliance contre nature qui s'appelle la fédération canadienne, pseudo-fédéralisme au demeurant, et qu'il leur serait bénéfique à tous deux de pouvoir en sortir et d'y substituer éventuellement une tout autre association, de type confédéral, entre États souverains.

La grogne et même la hargne de nombreux organes et divers milieux du Canada anglais sont compréhensibles mais doivent être dirigées vers les véritables coupables, ceux qui, de part et d'autre de l'Outaouais, sont les profiteurs enthousiastes de la crise et l'équivalent des «collaborateurs» dans les pays de l'Europe occupée des années 40.

Derrière l'apparent scandale politico-financier et la recherche plus ou moins résolue des auteurs d'une opération visiblement conçue au plus haut niveau pour tenter de faire échec au projet souverainiste, il importe de dénoncer l'autre scandale, le vrai, le scandale permanent de caractère constitutionnel et politique qui vise à liquider ce qu'il peut encore subsister de fédéral dans le curieux système canadien, constamment déchiré entre centralisation et semi-fédéralisme.

La présentation par le premier ministre Martin, début février, de son programme législatif (le «discours du Trône», selon un anglicisme indéracinable) aura été l'expression la plus claire et la plus ambitieuse à ce jour de la volonté de liquidation tranquille des restes d'un régime bâtard. On y retrouve l'esprit de la déclaration de John A. Macdonald, prônant en 1864, pour le futur régime, «un gouvernement central fort et un système décentralisé de petites législatures pour des fins strictement locales».

Avec un vocabulaire plus prudent et un mélange sans précédent de rouerie et de duplicité, le nouveau gouvernement, fidèle héritier du précédent sous ce rapport, engage une nouvelle et décisive étape de centralisation. Reconnaissons au moins à M. Martin le mérite de ne pas faire dans la dentelle. Tous les domaines fondamentaux de l'apparente compétence des États fédérés constituent les têtes de chapitre de ses grands desseins qui, débordant de loin une seule session, seront l'oeuvre de toute une législature. La santé sous tous les aspects, l'éducation à tous les niveaux et la recherche, la sécurité sociale et la politique familiale ainsi que, désormais, les collectivités locales et régionales (municipalités surtout) sont ses soucis prioritaires. Et tout cela, certes, dans le cadre d'une vaste et permanente concertation avec les provinces, appelées à devenir les agents régionaux de mise en application des orientations et des législations dites nationales.

Au reste, on ne peut parler sérieusement de fédéralisme lorsque l'un des deux ordres de gouvernement doit en permanence attendre de l'autre, quémander à l'autre, les moyens financiers de remplir sa mission, de s'acquitter de ses responsabilités constitutionnelles. La question du déséquilibre fiscal est au coeur de la crise du fédéralisme canadien depuis plus de 60 ans. La réponse d'Ottawa ne réside pas dans l'adéquation des ressources aux responsabilités de chaque ordre mais dans la prise en charge de fait par le gouvernement central des responsabilités fondamentales des provinces.

Tel est le vrai scandale de ce régime semi-fédéral moribond. Mais les autres, comme celui dit des commandites, lui sont fort utiles, voire nécessaires, comme moyen de diversion, tout comme d'anciens ministres fédéraux et d'anciens p.-d.g. de sociétés publiques serviront de boucs émissaires alors que les inspirateurs de cette malodorante entreprise de reconquête du Québec seront épargnés. C'est le cas de répéter le célèbre dicton de Rabelais dans Gargantua: «Oignez vilain, il vous poindra. Poignez vilain, il vous oindra.» Le pharisaïsme a décidément de beaux jours devant lui dans la jungle fédérale.