L’île d’Orléans, le souffle du pays

Avec son panorama enchanteur, l’île d’Orléans a été le lieu choisi par des dizaines d’amants du patrimoine qui y ont patiemment restauré une maison ancestrale avec science, amour et respect.
Photo: iStock Avec son panorama enchanteur, l’île d’Orléans a été le lieu choisi par des dizaines d’amants du patrimoine qui y ont patiemment restauré une maison ancestrale avec science, amour et respect.

Pour les Québécois, l’île d’Orléans demeure un pays de sens. J’y ai souvent écouté les dieux jaser fort à la pointe d’Argentenay, l’automne, quand des milliers d’oies jacassent dans le vent, sous la pluie, et envahissent les battures dans un paysage sauvage hors du temps. Je connais des dizaines d’amants du patrimoine, venus de partout au Québec, qui depuis 60 ans y ont patiemment restauré une maison ancestrale bicentenaire ou tricentenaire à grands frais, avec science, amour et respect, des projets familiaux.

Je connais également des terres ancestrales où la même lignée, depuis onze ou douze générations, occupe le lot des ancêtres, depuis des siècles. Plus de 300 familles souches débarquées de France s’y sont établies formant aujourd’hui des descendances de plusieurs centaines de milliers d’individus disséminés à travers le continent.

Plusieurs habitants vous raconteront que souvent, l’été, des visiteurs s’arrêtent, embrassent le sol et repartent avec une bouteille remplie de la terre bénie du premier arrivant. Les fraises et les pommes de l’île, les poireaux de Saint-François, le fromage Paillasson de Sainte-Famille, fruits et légumes, vins et liqueurs, des dizaines de produits du terroir contiennent des vertus magiques marquées partout par un passé chargé de labeur, d’histoire et de traditions nous liant intensément aux provinces de France, la mère patrie.

Il faut marcher Saint-Jean et lire comme dans un grand livre son fabuleux paysage bâti, un des plus beaux villages du Québec

 

Bacchus

Oui, plusieurs maisons anciennes de l’île sont à vendre, toutes de solides constructions en bois, en brique et en pierre qui portent une âme enracinée, des oeuvres qui marquent le temps du pays, notre temps et qui parlent de fierté et du bonheur de respirer le large, en rappelant aussi que ces ancêtres tenaces et résistants ont dû s’inventer un cadastre, une agriculture, un habitat respectueux de la cadence climatique des étés et des hivers, mettre au point des modes de chauffage, des véhicules et des vêtements pour résister au froid, repenser les techniques d’élevage et de conservation des aliments et du fourrage ; en somme, nos aïeux de l’île ont inventé un pays à notre mesure, dont nous profitons aujourd’hui.

Il faut marcher Saint-Jean et lire comme dans un grand livre son fabuleux paysage bâti, un des plus beaux villages du Québec. Il faut traverser le chemin du Mitan pour se retrouver égaré sur une autre planète. Partout des clochers d’églises qui rappellent que cette terre est chrétienne. À l’île, le Québec affirme par ses églises, ses presbytères, ses cimetières, ses chapelles de procession, ses croix de chemin qu’il est un pays catholique.

L’île a été reconquise par des urbains à la fin des années cinquante dans un élan de fierté jamais connu antérieurement. Poètes, peintres, fonctionnaires, enseignants, journalistes mordus du patrimoine, gens d’affaires cultivés, même le maire de Québec feu Jean-Paul L’Allier, avec qui j’ai souvent jasé du sujet, se sont laissés séduire par le caractère bucolique enraciné de la terre de Bacchus, comme l’a désignée Jacques Cartier au XVIe siècle, et y ont pris maison.

Musée à ciel ouvert

Tous ces gens ont vieilli en même temps et veulent maintenant se rapprocher des services de santé, des institutions culturelles. Plusieurs veuves trouvent la maison grande. Les enfants ont fait leur vie ailleurs. Les carrés exigent d’être entretenus, on choisit de vendre. Un roulement normal du bâtiment quand on suit la chaîne des titres d’un bien dans les archives.

Je connais plusieurs de ces passionnés qui quittent à regret leur bien, mais je connais également de jeunes couples, présentement engagés fébrilement dans une restauration. Et d’autres qui ne quitteraient jamais leur vieille maison, leurs jardins et leur vue imprenable. Il y aura toujours un marché pour la maison de villégiature ou la maison historique permanente remplie de sens.

L’île d’Orléans doit contrôler avec rigueur son développement. Elle doit protéger ses activités agricoles et circonscrire en saison chaude la circulation automobile. Le nouveau pont projeté ne doit jamais devenir une liaison à quatre voies, mais plutôt rester dans la modestie. Autrement, on signe un arrêt de mort.

Depuis 1970, cette terre est devenue un territoire musée, un arrondissement historique national pour son caractère rural, agricole, maritime et villageois enraciné dans notre histoire depuis 1635, date d’installation du premier colon. Il faut y appliquer la même sévérité de contrôle du développement qu’on retrouve dans des lieux patrimoniaux similaires en France et ailleurs dans le monde, ce qui n’a malheureusement pas été toujours le cas depuis son classement comme lieu historique.

Une maison traditionnelle demeure une oeuvre d’art, pas un cornet de patates frites!

 

Le souffle du pays

Chaque village doit conserver son autonomie administrative, chacun portant fièrement des particularités originales qui appartiennent au patrimoine immatériel de cette société, ce qui n’empêche pas de regrouper certains services. Oui, six municipalités ! Et les demandes de permis doivent être traitées de façon prioritaire, mais sans compromis à la loi et aux règlements qui devraient être plus mordants.

Le marché de la revente est lent, c’est normal, tenant compte de la valeur des biens. Une maison traditionnelle demeure une oeuvre d’art, pas un cornet de patates frites ! Les Québécois forment toujours un peuple fier. Nos jeunes hommes d’affaires et nos professionnels en début de carrière doivent souscrire à ces valeurs d’affirmation identitaire et reprendre le souffle du pays dans des constructions solides, restaurées, mises au goût du jour, aux jardins aménagés pour y continuer une forme noble du plaisir de vivre.

Il faut écouter et réécouter l’émouvante chanson Le tour de l’île de Félix Leclerc qui parle directement au coeur pour vibrer au rythme de cette terre sacrée protégée des dieux depuis des millénaires et berceau d’une civilisation originale pleine d’énergie.

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8 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 11 août 2016 02 h 55

    Ce matin, Monsieur...

    Ce matin, Monsieur Lessard, vous avez fait pleuvoir quelques gouttes sur mon clavier alors qu'une journée très remplie arrêtait mes pensées bien plus loin qu'à 42 milles de l'Ile d'Orléans...
    Que je suis loin, ce matin, de chez moi...
    Merci donc d'avoir commis ce noble et beau texte ! Lui qui me ramène d'un coup sec et parfaitement inatendu, nulle part ailleurs qu'à la maison.


    PS : vous le savez, la terre ancestrale des Côté est toujours habitée par des Côté. Bien que je n'ai pas les moyens d'habiter sur cette Ile (comme je le voudrais) et malgré ma méconnaissance de la branche cousine qui elle, le fait, je me sens tout de même lié à elle. Pas qu'à celle-ci, bien entendu, mais lié irrésistiblement par une Histoire commune bien plus que par un nom de famille commun.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 11 août 2016 15 h 22

      À chaque fois...on s'y laisse prendre...volontairement !
      Quel bonheur ! Lire les mots...en même temps qu'on écoute la voix
      de Félix... Sur YouTube c'est possible mais...il y a toujours un léger grésillement en trame de fond...Dommage pour la magnifique partition musicale de François Dompierre.

      Avec la technologie d'aujourd'hui, on devrait pouvoir se procurer un
      DVD de cet "hymne national" qu'est "Le tour de l'Île" par Félix Leclerc et les paroles qui l'accompagnent...

      Merci à Michel Lessard...c'est toujours un plaisir d'entendre parler de l'Île d'Orléans...et par ricochet, de Félix .

      Je crois que nous avons tous eu un ancêtre ayant eu feu et lieu à l'Île d'Orléans ou sur la Côte de Beaupré. Fierté d'un peuple.

    • Yves Côté - Abonné 12 août 2016 06 h 22

      Premier tiers des années 80, d'une idée qui lui semblait aller de soit, un jeune guide touristique a pris l'initiative de demander à la porte d'un hôtel de Québec à son chauffeur du car, un peu avant de partir pour la Cabane à sucre et visiter un peu l'Ile, se porter complice d'une expérience qu'il lui avait été inspirée par la nuit.
      Après lui avoir exposé l'idée, l'ancien le regarda d'un air moqueur et lui dit que s'il croyait que l'idée allait marcher, c'était parce qu'il n'avait pas encore fini sa nuit et qu'il continuait de rêver.
      Mais qu'il acceptait quand même de préparer le coup et qu'à son signal, il allait "péser sur le bouton du lecteur de cassette", exactement à l'endroit de déroulement que l'autre avait "programmée".
      Les touristes arrivèrent après avoir avalé leur "petit déjeuner américain" et ce fut "En voiture Simone !"
      L'approche de l'Ile fut préparée, l'arrêt aux Chutes Momency complété et la route pour le pont engagée, le guide demanda donc aux gens de tenter une expérience et d'ensuite donner leur avis.
      Et s'est ainsi que pour la première fois, je crois, qu'une quarantaine de touristes français ont put entendre Félix chanter quarante deux milles de choses tranquilles, d'oies sauvages et de nefs en faisant le Tour de l'Ile (le demi tour, en fait).
      Et ce, dans un silence demandé parce que c'était pour écouter quelqu'un qu'ils connaissaient bien (à l'époque...), dont il verrait la maison à la fin du périple, mais qui finalement se fit tout seul par eux une fois les premières strophes de la chanson entendues.
      Ce jour-là, si un chauffeur de bus canadien, au travers de larmes qu'il ne pouvait contenir, est devenu Québécois pour le reste de sa vie, c'est dans la tête d'un petit guide touristique amoureux de son pays, que la certitude absolue que nous formions vraiment "quelque chose comme un grand petit peuple" s'est ancrée en lui pour ne plus en sortir.
      Et le temps a fait le reste jusqu'à aujourd'hui.
      Mes amitiés les plus tendres et combatives,

  • Pierre Bernier - Abonné 11 août 2016 06 h 47

    Effectivement !

    L’île d’Orléans: le souffle du pays, une forme noble du plaisir de vivre.

  • Yves Petit - Inscrit 11 août 2016 07 h 44

    L'amour du pays

    Merci M. Lessard pour ce texte plein d'amour pour notre peuple et notre pays. Moi qui suis originaire des Cantons de l'Est, je me suis senti un peu intimidé sur l'île d'Orléans à chacune des rares fois que j'y suis allé. J'avais l'impression que par mon passage, je dérangais les habitants de cette vieille terre qui mérite de vivre en paix et de ne pas être trop incommodés par les touristes. La prochaine fois, je pense que je vais marcher l'île afin de me faire plus discret.

  • Stéphanie Chouinard - Abonnée 11 août 2016 10 h 06

    "nos jeunes hommes d'affaires"...

    Et nos jeunes femmes d'affaires aussi. Aheum.

  • Denis Paquette - Abonné 11 août 2016 18 h 11

    les premières terre défrichées du canada et peut etre de l'amérique

    des ancêtres a la huitième generation cinq cent douze ancetres, l'un habitant l'ile d'orleans,une terre offerte par Mgr. de Laval,une dizaine d'enfants vivants, plusieurs ont mariés des gens de l'île, je suis sans doute parents avec plusieurs, en fait a la dixième génération nous sommes a peu pres parents avec tous les émigrés de la colonie