L’hiver arabe


Sur la place Tahrir, au Caire, comme dans tant d’autres cités, on voyait la joie et l’espoir en 2011.
Photo: Pedro Ugarte Agence France-Presse Sur la place Tahrir, au Caire, comme dans tant d’autres cités, on voyait la joie et l’espoir en 2011.

C'était en décembre 2010. Tout le monde découvrait que les peuples en Afrique du Nord et au Moyen-Orient étaient capables de mener de grandes mobilisations démocratiques, même à l’ombre des dispositifs répressifs extrêmement violents. Sur la place Tahrir, au Caire, comme dans tant d’autres cités, de Tunis en passant par Damas et Sanaa, on voyait la joie et l’espoir.

Six ans plus tard, on est ailleurs : des dictatures sont rétablies, comme en Égypte. Les régimes les plus durs perpétuent les oligarchies au pouvoir, en Arabie saoudite par exemple. Les Palestiniens restent coincés dans l’étau de l’occupation israélienne. Ailleurs, des États implosent, comme en Libye, au Yémen, en Irak, en Syrie. Comment expliquer le grand retournement ?

Démocratisation bloquée

Au départ, des mobilisations ont parfois réussi à renverser les dictatures. Mais les pouvoirs réels, ce qu’on peut appeler « l’État profond », ont absorbé le choc. L’Égypte est le cas le plus patent. L’armée, le socle de l’ancienne dictature de Moubarak, est restée assise sur ses capacités répressives, également sur le fait qu’elle est un acteur économique de premier plan. Dans ce pays, on est revenu à la case de départ où les droits sont massivement violés et le système politique totalement capté par la caste militaire.

En Tunisie, les élections ont permis une certaine transition. Mais les droits politiques arrachés par le peuple et les mouvements populaires ont un impact limité puisque la même petite élite contrôle l’économie, d’où les écarts sociaux immenses, le chômage des jeunes et la désintégration des services publics. On se demande alors dans la rue: « Ca sert à quoi, la démocratie ? »

La situation est pire là où la mobilisation populaire a été écrasée. Au Yémen, en Irak et en Libye, notamment, le territoire est fragmenté entre diverses milices. La situation est dramatique au Yémen où la guerre a créé une crise humanitaire sans précédent. En Irak, plus de la moitié du pays reste aux mains de diversesmilices islamistes et des miliciens kurdes. À l’ombre de la guerre, des pratiques de prédation sectaires s’y multiplient à une échelle inégalée.

La crise mène actuellement à un véritable carnage en Syrie, où la dictature de Bachar al-Assad pratique une guerre sans merci contre les populations qui ont tenté de revendiquer la démocratie. La militarisation de la lutte a conduit une grande partie de l’opposition à prendre les armes, ce qui a profité au bout du compte aux factions djihadistes mieux organisées et mieux armées. La possibilité d’un accord négocié qui conduirait à la cessation des combats semble s’éloigner de plus en plus.

Jeu des puissances

Au début du printemps arabe, les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN étaient plutôt réticents. Les nouveaux régimes mis en place ont découvert que les professions de foi pour la démocratie entendues à Washington, Londres, Paris et Bruxelles ne correspondaient pas à une réelle volonté d’appuyer le processus de changement.

La Tunisie, par exemple, s’est vu refuser un allégement significatif de la dette (héritée de la dictature de Ben Ali) par l’Union européenne, ce qui place le gouvernement devant des choix très difficiles. Lorsque le coup d’État a été consommé en Égypte, les capitales occidentales ont laissé les militaires revenir tranquillement au pouvoir. À la suite des crises interminables en Libye, au Yémen et en Irak, les puissances ont laissé la situation déraper.

En Syrie, la situation a été influencée par les puissances régionales, notamment l’Arabie saoudite, la Turquie, l’Iran, Israël. Ces États sont radicalement opposés à une véritable démocratisation. L’Arabie saoudite, notamment, s’est rangée derrière les factions djihadistes en les inondant de moyens financiers et d’armes. L’Iran pour sa part, avec l’appui de la Russie, a mis toutes ses forces pour empêcher la chute du régime. La montée des djihadistes et leur excroissance dans le reste du monde mènent actuellement Washington à se retrouver derrière Moscou.

En filigrane, il semble que les États-Unis promeuvent un éclatement du pays entre diverses zones que contrôleraient les uns et les autres, ce qui semble pourtant peu réaliste. L’opposition démocratique, notamment le Comité de coordination pour le changement démocratique, qui agit dans diverses régions du pays, notamment à Alep et à Damas, a été laissée de côté, d’autant plus que l’on bloque les livraisons d’armes qui permettraient de défendre les quartiers contre les meurtrières attaques aériennes.

Qui sème le vent…

Cette situation conduit à l’exode, en Syrie et en Irak surtout, de plus de 10 millions de personnes. Les carnages quotidiens fracturent les communautés les unes contre les autres, ce qui est un terrain fertile pour le renforcement des groupes sectaires. Parallèlement, la contamination entraîne maintenant le Liban et la Turquie vers de grandes conflictualités, sans compter les effets « collatéraux » du djihadisme en Europe. Pour être réalistes, on peut prévoir que cette situation va durer encore longtemps.

Pour autant, il y a des foyers de résistance qui portent, certes de manière fragile, l’espoir de la paix et de la reconstruction. Récemment à Bagdad, des comités de citoyens ont mené des centaines de milliers de personnes dans la rue pour condamner la corruption d’un gouvernement que les pays occidentaux disent « démocratique ». En Égypte, la fronde est palpable dans les milieux populaires et ouvriers frappés par les politiques d’austérité imposées par le régime militaire inspiré par les institutions financières internationales. Même en Syrie sous les bombes, des comités populaires gèrent des quartiers pour défendre les gens, pendant que les Kurdes essaient d’administrer des territoires libérés du régime et des djihadistes. Chose certaine, de plus grandes tempêtes s’en viennent…

Le Forum social mondial organise une grande conférence sur la Syrie à l’Université Concordia le 10 août à 18 h.

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