Il y a 80 ans, les «Jeux défigurés» de Berlin

Jesse Owens monte sur la plus haute marche du podium après sa victoire au saut en longueur.
Photo: Associated Press Jesse Owens monte sur la plus haute marche du podium après sa victoire au saut en longueur.

En cette année 2016, à Rio au Brésil, c’est un peu de l’idéal des Jeux et beaucoup de Pierre de Coubertin qu’on voudra célébrer. Pierre de Coubertin, humaniste, pacifiste, rêveur, mais aussi aristocrate, catholique et monarchiste, est connu pour être celui qui a refondé les Jeux olympiques antiques. En étudiant la Grèce antique et la fonction des Jeux, ce cher baron y a vu un idéal de paix (la trêve olympique), des athlètes désintéressés par l’argent (l’amateurisme) et la glorification des nations qui se feraient la guerre sans faire de morts. Rien n’est plus faux que ces trois idéaux.

Dans la Grèce antique comme à l’époque contemporaine, ces conditions d’existence ont toujours été mises à mal et n’ont jamais donné la substantifique moelle des Jeux. La trêve et le territoire olympique à Olympie ont été maintes fois violés dans l’Antiquité. Sans compter que les athlètes avaient droit à des récompenses phénoménales quand ils gagnaient : à Athènes, au VIe siècle av. J.-C., on promulgua une loi spécifiant que chaque vainqueur olympique devait recevoir 500 drachmes. Un mouton valant une drachme, le montant est considérable. Les rémunérations des athlètes sont ainsi peu à peu établies. Nous ne sommes donc pas si éloignés des Grecs, malgré notre tradition des Jeux olympiques modernes.

Pierre de Coubertin a voulu faire de l’olympisme, et donc du sport, une nouvelle religion : « En ciselant son corps par l’exercice comme le fait un sculpteur d’une statue, l’athlète moderne exalte sa patrie, sa race, son drapeau », écrit-il dans la Revue olympique un peu avant les Jeux de Stockholm de 1912.

Plus tard, en 1935, il affirme par ailleurs : « Le véritable héros olympique est, à mes yeux, l’adulte mâle individuel. Je n’approuve pas personnellement la participation des femmes à des concours publics, ce qui ne signifie pas qu’elles doivent s’abstenir de pratiquer un grand nombre de sports, mais sans se donner en spectacle. Aux Jeux olympiques, leur rôle devrait être surtout, comme aux anciens tournois, de couronner les vainqueurs. » N’en déplaise cependant à Coubertin, les femmes participeront rapidement aux Jeux, notamment aux épreuves de tennis et de golf en 1900, puis de tir à l’arc en 1904 et 1908. La réelle entrée des femmes aux Jeux se produit en 1912 à Stockholm.

Autres caractéristiques essentielles : l’amateurisme, la fraternité grâce au sport et la promotion de la pratique sportive, notamment parce que « le sport apportera à la famille, base de toute société viable, le renfort d’une santé reconquise en entretenue par le plaisir sain. […] Le sport épurera les lettres et tuera l’érotisme en lui enlevant ses lecteurs. […] Le sport sera l’unique remède efficace contre l’alcoolisme ».

Des Jeux et de la propagande

À la fin de sa vie, Coubertin est témoin d’un des événements les plus troublants de l’histoire olympique — ce qu’on qualifie aujourd’hui d’olympiade nazie ou encore, comme Jacques Goddet, dans le magazine L’Auto du 7 août 1936, de « Jeux défigurés ».

Un an avant, Coubertin déclarait à la radio : « C’est avec un intérêt de tous les instants que je suis la préparation des jeux de la onzième olympiade, j’ai l’impression que toute l’Allemagne, depuis son chef jusqu’au plus humble de ses écoliers, souhaite ardemment que la célébration de 1936 soit une des plus belles que le monde ait vues. Dès aujourd’hui, je veux remercier le gouvernement et le peuple allemands pour l’effort dépensé en l’honneur de la onzième olympiade. »

Les Jeux de Berlin font vibrer les foules allemandes et les touristes étrangers. La campagne préolympique est orchestrée par le ministère de la Propagande. On couvre l’ensemble de la planète de cartes postales, de badges, de bulletins d’informations traduits en 14 langues européennes en plus de distribuer 200 000 affiches en 19 langues. Le monde doit être convaincu de la puissance allemande et de son renouveau.

Des travaux considérables sont engagés pour faire la démonstration du raffinement technologique et industriel allemand. Le stade olympique, spécialement construit pour les Jeux, peut accueillir 100 000 spectateurs, tandis qu’avec les équipements extérieurs, le chiffre s’élève à 250 000 spectateurs, chiffre considérable pour l’époque. Il ne suffit pas de construire, il faut encore organiser et occuper, ainsi un virage du stade est entièrement réservé aux SA pour les applaudissements et entonner le Horst-Wessel, hymne nazi, qui est chanté 440 fois, alors que l’on entend seulement 33 fois l’hymne allemand pour les 33 victoires.

Outre les équipements sportifs, il y aura plusieurs réalisations : une tour géante équipée d’une cloche olympique en bronze, deux nouvelles stations de métro, une voie triomphale pour le défilé motorisé du Führer, ainsi qu’un village olympique ultramoderne pour les 4400 sportifs séparés des 360 athlètes féminines.

Autre invention, cette fois-ci de Carl Diem, secrétaire du Comité d’organisation des Jeux : le relais de la flamme olympique (fabriquée par les usines d’armement Krupp), aujourd’hui symbole de paix et d’amitié entre les peuples, est allumée dans le sanctuaire de Zeus, en Grèce, et acheminée par des relayeurs jusqu’à la vasque du stade de Berlin. La torche, symbole de purification, au même titre que la croix gammée, parcourt l’Europe centrale déjà largement brune.

Autre grand véhicule de propagande : un film, qui marque l’histoire du cinéma, Olympia : les dieux du stade (1938) de Leni Riefenstahl.

Hitler donne à la réalisatrice des moyens quasi illimités pour mener à bien son oeuvre. Le tournage débute plusieurs jours avant l’ouverture des Jeux, car la cinéaste souhaite filmer les athlètes à l’entraînement ; moins de 10 % des images seront conservées durant le montage, qui dure 15 mois. Riefenstahl révolutionne la manière de filmer avec des rails de travelling de 100 mètres, une caméra-catapulte pour les épreuves de saut, des caméras en mouvement sur l’eau et sous l’eau, des lentilles et des focales jamais expérimentées, des ralentis et le recours à la contre-plongée pour donner une stature majestueuse aux athlètes. Près de 400 000 minutes de bobines sont transformées en 200 minutes de film, qui, au-delà de la beauté artistique de l’objet, est un hymne à la beauté aryenne, puissant moteur de l’idéologie nazie.

Se pointe Jesse Owens

Hitler et les nazis avaient tout prévu pour faire des Jeux de 1936 une immense manifestation de propagande en faveur du régime et de la prétendue supériorité de la race aryenne. Il n’avait cependant pas prévu que la vedette des Jeux serait un Noir américain du nom de Jesse Owens, qui remporterait quatre médailles d’or dans le 100 mètres, le 200 mètres, le saut en longueur et le relais 4 x 100 mètres, exploits que répétera plus tard Carl Lewis à Los Angeles en 1984.

Owens, peu de temps avant sa mort, en 1980, dira : « Nous étions là pour détruire le mythe de la suprématie aryenne. Ce n’était pas une sorte de préoccupation politique, parce que je crois que la politique ne doit pas avoir une place sur un terrain de sport, mais […] nous étions là pour leur donner une leçon. » Mais, ce pied de nez à l’Allemagne nazie vaut aussi bien à l’Amérique, aux prises avec une ségrégation raciale qui est loin d’être réglée en 1936.

Pour les nazis, ces Jeux olympiques constituent néanmoins un triomphe, ils ont démontré au monde entier la puissance du Reich. Pierre de Coubertin, peu de temps avant sa mort, fait lui aussi fi des critiques dans Le Journal du 24 août 1936 : « Les Jeux défigurés ? L’idée olympique sacrifiée à la propagande ? C’est entièrement faux ! La grandiose réussite des Jeux de Berlin a magnifiquement servi l’idéal olympique. […] Il est bon que chaque nation, dans le monde, tienne à l’honneur d’accueillir les Jeux et de les célébrer à sa manière, selon son imagination et ses moyens. »

2 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 5 août 2016 08 h 00

    Et ça continue

    Inutile de regarder si loin. Sotchi a été une immense entreprise de propagande. Depuis le site est retombé dans sa solitude inutile et personne en Russie ne souhaite réveiller les souvenirs y attachés depuis les accusations de dopage généralisé.

    Mais ce dopage endémique, à quoi sert-il ? Pourquoi la plupart des États encensent leurs athlètes olympiques à ce point ?
    La béate admiration des journalistes devant le nis d'oiseau à Pékin ? Pas vraiment mieux. Qui peut croire que le budget de préparation des athlètes chinois serait "raisonnable" ?
    Le cent mètres gagné, puis perdu par Johnson en 1988 à Séoul... et la médaille remise à Lewis dont on a depuis appris (en fait tout le modne d'en doutait fort fort fort) qu'il était tout aussi dopé. Le but était, quand on dénoncé Johnson, de montrer que les JEux étaient propres, et ainsi laisser passer les autres. Pourquoi ?
    Pourquoi Lewis ? Hymne à la libre entreprise ? Aussi tordu que ça puisse paraître, en effet, un peu.

    Au Canada, où les subventions aux athlètes ont gonflé contrairement à tous les autres programmes gouvernementaux (exception faite de l'anti-terrorisme), on sait que chaque Jeu ramène une certaine ferveur nationaleuse envers le pays.

    Admettons que c'est ridicule, puis constatons que nos politiciens détournent ce supposé idéal poiur en faire un instrument, eh oui, de propagande.

    En fin de compte, aux Jeux les nazis ont gagné puisque tout le monde fait comme eux depuis.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 5 août 2016 09 h 14

    J'aime les Olympiques.

    Evidemment je n'aime pas les tricheurs qu'ils soient athletes ou organisateurs et les couts enormes de ces jeux.Permettre aux pays petits et grands d'etre sur une meme ligne de départ ne peut qu'etre bénéfique pour tous.