Quand gentrification rime avec expropriation

L’embourgeoisement n’amène pas une cohabitation, il pousse les pauvres vers la périphérie.
Photo: Manuel Menal/CC L’embourgeoisement n’amène pas une cohabitation, il pousse les pauvres vers la périphérie.

La cohabitation, c’est bien. C’est même essentiel. Personne n’est contre la revitalisation d’un quartier. La grogne concerne son effet secondaire, la gentrification. Pour mieux cohabiter, il faut ouvrir les yeux et comprendre les enjeux.

Le problème avec la gentrification, c’est que la valeur des propriétés monte en flèche. Dans le meilleur des cas, il en résulte une augmentation du prix des loyers sans que les salaires suivent. Dans le pire, le propriétaire réalisera qu’il ferait davantage de fric en créant des condos. Bonne chance pour le locataire qui n’a pas les moyens de se défendre en cour. Les tactiques de harcèlement, légal et illégal, sont monnaie courante et assez difficiles à contrer sans un bon avocat.

Tous ces beaux commerces qui poussent embellissent les rues. Mais économiquement, ça reste des commerces de proximité, des commerces de détail. Le salaire minimum ne change pas qu’on travaille dans un café dont le nom est un jeu de mots ou au dépanneur du coin. Ce n’est pas avec ces salaires que la population du quartier pourra pallier la hausse des loyers.

Du point de vue des services, l’embourgeoisement fausse la donne. Plusieurs mesures d’aide dépendent de l’indice de défavorisation. L’arrivée des jeunes professionnels change le portrait statistique du quartier, entraînant souvent la perte de subventions et de mesures d’entraide. Or, le besoin n’a pas changé. L’extrême pauvreté y reste. Ce sont les ressources que les nouveaux arrivants chassent.

Psychologiquement, ça envoie un message dur à recevoir : vous, les habitants originels de ce quartier, n’êtes pas assez bien pour lui. Votre proprio vous le dit en parlant de condos. L’augmentation des loyers vous le fait sentir. Arpenter les belles rues avec tous ces commerces dont les prix sont hors de portée de votre bourse vous le rappelle chaque jour.

Concrètement, l’embourgeoisement n’amène pas une cohabitation, il pousse les pauvres vers la périphérie. Loin de tout. Loin des emplois, loin des services et surtout, loin des yeux. Moins on les voit, plus on peut raconter de sottises sur eux. Vous savez, du genre « les BS sont des Bougon », ou « ça ne touchera pas les services à la population ».

Des solutions, il y en a

Il existe pourtant de solutions. Pour contrer la hausse des loyers, on pourrait diminuer les taxes des propriétaires qui gardent leurs loyers à des prix raisonnables. Le proprio n’agissant pas en sauvage aurait alors le meilleur des deux mondes ; son investissement prendrait de la valeur sans qu’il doive payer cette valeur.

L’argent perdu en taxes serait insignifiant par rapport au bénéfice pour les plus démunis. De toute façon, chaque dollar de cette population est directement réinvesti dans l’économie locale. Tout le monde y gagne. On pourrait bâtir davantage de logements sociaux. On pourrait donner des subventions pour des boutiques ayant un intérêt social. Un salon de thé, c’est beau, mais ça n’apportera jamais autant à la communauté qu’une fruiterie bon marché. On pourrait aussi calquer l’idée du bouclier fiscal de Godbout en ce qui a trait aux subventions liées à l’indice de pauvreté du quartier. Retarder la coupe de deux, trois ans, le temps qu’on mette en place une infrastructure qui permette aux deux populations de cohabiter, ça aiderait tout le monde.

Mais présentement, ce que l’on nomme « cohabitation » sonne plus comme « expropriation » pour les habitants moins nantis du quartier.

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7 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 5 août 2016 02 h 22

    voila ce qui arrive quand c'est les banques qui décident

    n'est ce pas les grandes politiques que nous proposent les banques, n'en sommes nous pas les victimes, des expropriation en douce et la gentification en monnaies courantes et des services qui ne finissent plus de s'agrandir, et des banlieues a perte de vues ,mais nous assistons maintenant au retour en ville, avoir a faire 100 milles par jour en vielissant est moins attrayant, une question qui va reprendre a prix fort ces propriétés a cent milles des grands centres

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 5 août 2016 07 h 31

    Le processus de gentrification

    Il y a beaucoup de vrai dans le processus de gentrification que décrit M. Brossard. Mais il faut se rendre compte qu'il fait partie de l'évolution naturelle d'une ville.

    Mais, concernant le prix des loyers, n'y a t-il pas la Régie des loyers qui agit pour empêcher des hausses exagérées des loyers?

    Les divers niveaux de gouvernement pourraient investir et encourager dans le logement coopératif. À Sherbrooke, où je réside, c'est une solution qui a un résultat significatif. Les loyers dans une coopérative d'habitation y sont l'équivalent de 70% du marché locatif privé.

    Il ne faut pas oublier non plus que le processus de gentrification survient parce que de nombreux petits propriétaires ont investi dans ce secteur pour améliorer la qualité de leur quadriplex, triplex ou biplex. Il n'y a pas que les gros propriétaires verreux.

    Ce qui fait que, 10- 15 ans, Hochelaga-Maisonneuve devient ce que le Plateau Mont-Royal a commencé à être dans les années 1980.

    Mais convenons que, dans une société socialisante qui se respecte, il nous faut adopter des mesures de compensations.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 5 août 2016 08 h 52

    L'angélisme utopique avec l'argent des autres

    Lorsque les 'riches' s’achètent un condo, ils abandonnent leur logement antérieur qui devient alors disponibles à d’autres. Ces derniers libèrent le leur. Et dans ce jeu de chaises musicales, en bout de ligne, des logements deviennent disponibles pour des gens à faible revenu. Voilà comment une ville se développe et vit.

    De nos jours, Hochelaga-Maisonneuve est précisément le résultat de ce jeu de chaises musicales; par exemple, les logements cossus construits autrefois pour héberger les ingénieurs anglais de la Vickers et les employés syndiqués du constructeur naval sont aujourd’hui habités par des gens moins fortunés qu’eux.

    Vouloir préserver intacte la misère du quartier en réclamant futilement la construction de HLM (ce qui n’arrivera pas de si tôt), c’est condamner Hochelaga-Maisonneuve à devenir un ghetto de pauvres et ultimement, un petit Chicago. Et dans ces logements vieillissants par manque de soins, le feu, ultimement, jettera tôt ou tard les gens à la rue.

    Les commerçants qui font réparer les dommages causés par des malfaiteurs opposés à l'embourgeoisement refilent la facture à leurs assureurs : ces derniers s’empresseront d’augmenter leurs primes.

    Cette augmentation affectera non seulement les commerces déjà vandalisés, mais tous ceux que l’assureur estimera soumis à ce risque. Et les frais supplémentaires que devront débourser les commerçants pour pouvoir s’assurer, sont refilés à leurs clients, y compris aux pauvres.

    Lorsque les 'riches' demeurent dans leurs 'beaux quartiers', ces quartiers sont beaux précisément parce que les revenus ficaux de ces arrondissements leur permettent d'avoir les moyens d'embellir leur terriroire, des moyens que n'ont pas les ghettos de pauvres.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 5 août 2016 14 h 56

      Que ça fait du bien d'entendre un "vrai" bon commentaire raisonné.

      "...Vouloir préserver intacte la misère du quartier etc etc" dans ce paragraphe précis et concis, vous remettez les points sur les " i ".

      Bien souvent ce ne sont pas les pauvres qui râlent ...mais quelques
      abrutis incapables de faire la différence entre pauvreté d'esprit et pauvreté de moyens. La première est parfois incurable...

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 août 2016 20 h 07

      Merci Mme Sévigny pour votre commentaire.

      J’habite HoMa depuis 1977.

      Lorsque je m’y suis installé, les commerces de la rue Ontario étaient régulièrement l’objet de vols à main armée. Un bar situé près de chez moi, fréquenté par des motards, a été détruit par une bombe. Au sud d’Ontario, c’était le paradis des piqueries.

      Il n’était pas rare qu’un travailleur domicilié dans la partie sud du quartier arrive chez lui pour découvrir qu’on lui avait volé sa télévision et sa chaine stéréophonique (revendus chez un prêteur sur gages). Évidemment, parmi les voisins, personne n’avait rien vu ni rien entendu.

      Alors c’est ça, Mme Sévigny, la belle époque d’avant l’embourgeoisement du quartier. Grâce au Ciel, cette époque est révolue.

      De nos jours, on y trouve une petite criminalité comme partout ailleurs. Rien de plus.

      On ne doit donc pas être dupe de ceux qui dévalisent des épiceries fines au nom de la lutte antiembourgeoisement. Leur idéologie terroriste ne fait que servir de paravent à leurs méfaits.

  • Simon Parent-Pothier - Abonné 5 août 2016 09 h 50

    Les gentrificateurs

    Ce texte comme d'autres à la qualité de proposer des mesures afin de préserver la mixité dans les quartiers sujet au phénomène de la gentrification.

    L'auteur analyse cependant la gentrification de manière très unilatérale, voire locale: visant les gentrificateurs comme un problème et les habitants d'origine comme des victimes.

    Or, le gentrificateur est souvent un jeune professionnel, originaire d'un quartier dans lequel une fois adulte, il lui est impossible de vivre étant donnée le prix trop élévé des maisons de son patelin. Il est donc lui-même un exproprié confronté à 2 choix, soit partir en quête d'un quartier assez abordable pour ses moyens, ce qui le transforme en gentrificateur, ou partir en banlieue et participer à l'étalement urbain.

    En faisant de la gentrification un simple problème binaire de classe sociale opposant les "pauvres" contre les "riches", on ne peut à mon avis qu'y tourver des solution imparfaites et éphémères.

  • Myriam Boivin-Comtois - Abonnée 5 août 2016 10 h 51

    Mais quel choix?

    Je suis d'accord avec plusieurs points présentés dans l'article, mais je me demande quel autre choix que l'achat d'un condo se présente à ces jeunes "professionnels" voulant habiter Montréal? Si vous disposez d'un salaire vous permettant de faire l'acquisition d'une habitation coûtant 225 000$ (par exemple), vous avez les choix suivants: acheter une maison en banlieue de Saint-Jérôme, louer un bel appartement à Montréal ou acheter un condo 4 1/2 en carton qui jure avec le reste du quartier. Le problème de l'embourgeoisement n'est pas qu'un problème de condos, c'est un problème de marché immobilier qui ne permet pas, quand on considère l'achat d'une habitation, autre chose que ces damnés condos.