Pour sortir des années de plomb du gouvernement Harper

Dans un contexte où les États sociaux partout au Sud sont à reconstruire, la coopération internationale doit viser des secteurs qui peuvent influencer les politiques de développement au lieu de se laisser happer par un travail surtout humanitaire qui laisse en plan la plupart des grands enjeux comme le climat, la sécurité alimentaire, les inégalités sociales.
Photo: Issouf Sanogo Agence France-Presse Dans un contexte où les États sociaux partout au Sud sont à reconstruire, la coopération internationale doit viser des secteurs qui peuvent influencer les politiques de développement au lieu de se laisser happer par un travail surtout humanitaire qui laisse en plan la plupart des grands enjeux comme le climat, la sécurité alimentaire, les inégalités sociales.

La dernière assemblée générale de l’Association québécoise des organisations de coopération internationale (AQOCI), tenue en mai, a fait une priorité de la consultation en cours de la ministre du Développement international et de la Francophonie. Avec raison, puisque ses 70 organisations ont vécu 10 années de plomb avec le gouvernement précédent. Voici quelques pistes du virage à prendre sous l’angle de la « croissance économique durable ».

Opérer un grand bond en avant : le marqueur écologique

Dans un contexte où les États sociaux partout au Sud sont à reconstruire, la coopération internationale doit viser des secteurs qui peuvent influencer les politiques de développement au lieu de se laisser happer par un travail surtout humanitaire qui laisse en plan la plupart des grands enjeux de la période : le climat, la sécurité alimentaire, les inégalités sociales.

Avec la dernière décennie, nous avons assisté à la première crise socioécologique du capitalisme financier, la première crise où la pollution atmosphérique et le réchauffement climatique ont une influence directe sur le plongeon économique (entre autres des famines et émeutes de la faim dans le Sud). Illustration par excellence de cette situation : l’organisation mondiale d’une production fondée sur les combustibles fossiles et adossée à un système de lobbies, de subventions et d’allégements fiscaux. Avec le résultat que nombre d’États du Nord et du Sud ont très peu orienté leurs priorités vers les énergies renouvelables. Mais à la suite de la COP21, le défi écologique est devenu une question plus décisive qui peut en structurer bien d’autres. La bonne nouvelle : les solutions à la crise écologique sont des solutions à la crise économique. Ces solutions créent de la richesse, des entreprises et de l’emploi dans une économie d’avenir bas carbone.

À notre avis, l’urgence écologique croisée avec les inégalités sociales est aujourd’hui la question centrale d’une future politique d’aide internationale pour les organisations de coopération internationale (OCI) comme pour les pouvoirs publics. Si nous voulons que ladite croissance soit « durable sur les plans environnemental et social » (Examen de l’aide internationale, Affaires mondiales), cela induit une stratégie qui croise création d’emplois et action sur les changements climatiques. Dans la mouvance de cette COP21, les OCI d’ici vont dans la prochaine décennie donner une place plus importante, dans leurs partenariats avec le Sud, à la transition sociale-écologique de l’économie.

 

La transition écologique : bon pour la croissance !

Il est urgent de redresser les tendances lourdes du gouvernement précédent. Entre autres, mettre la grande entreprise privée sur le même pied que les organisations citoyennes doit être considéré comme une fausse bonne idée, parce que cela introduit une confusion entre l’intérêt particulier de ces grandes entreprises et l’intérêt général porté par des projets publics ou d’OCI. Les Rencontres du Mont-Blanc, important forum de dirigeants du secteur coopératif et associatif, font état d’un millier d’initiatives d’organisations citoyennes recensées par leur comité scientifique dans 50 pays, lesquelles ont su innover dans de multiples secteurs : dans l’habitat (efficacité énergétique) ; dans le transport (collectif) ; dans l’agriculture (agroforesterie) ; dans la forêt (biomasse et reboisement) ; dans la consommation (commerce équitable). Le tout inscrit dans un grand virage vers les énergies renouvelables (l’éolien, le solaire, la biomasse, l’hydroélectricité à petite échelle). Dans tous les cas de figure, il y a un double dividende climat-santé. Au Sud, le futur est solaire et une économie plus sobre, une garantie de santé publique.

Le document du gouvernement considère que la création d’emplois dans les pays du Sud provient du secteur privé 9 fois sur 10. Une erreur de fait à éviter, car l’économie coopérative et sociale à elle seule compte pour 10 % des emplois dans le monde, 10 % du PIB mondial, 10 % de la finance. Ajoutons-y l’apport du secteur public dans ces pays et les chiffres attribués au secteur privé deviennent alors nettement surestimés.

Nous sommes plutôt convaincus de l’immense potentiel — absent du document — des secteurs coopératif et associatif à créer de l’emploi dans la production de biens et le développement de services collectifs. Dans cette perspective, il faut soutenir la capacité de ces secteurs à fédérer les initiatives locales susceptibles de doter leurs communautés de services collectifs viables et durables. Dans le même sens, inciter les États fragiles à se donner des politiques publiques conséquentes d’accès au crédit et de moyens plus marqués de soutien à l’organisation desdits services collectifs.

Sécurité alimentaire, enjeu incontournable

Dans les pays du Sud, l’agriculture familiale et l’accès à l’eau et à l’énergie sont des créneaux stratégiques pour la croissance durable d’une majorité de communautés dont c’est la base principale de croissance. Et si tous s’entendent pour dire qu’il faut une intensification de la production, la question du modèle à privilégier demeure cependant un angle mort. Il y a de par le monde de 20 à 25 millions d’exploitations qui font de l’agriculture industriellement intensive, équivalant tout au plus à 40 % de la production mondiale. Mais ce type d’exploitation a atteint ses limites (perte de biodiversité, rendements moindres). Puis il y a 2,4 milliards de petits exploitants dont l’enjeu est d’accroître leurs rendements pour vivre décemment de ce travail de la terre. L’option la plus prometteuse est celle de l’« agriculture écologiquement intensive » avec l’arrivée des méthodes de l’agroforesterie appliquée à la restauration de la capacité d’une production alimentaire locale destinée aux villes bien plus qu’à l’exportation.

Bien distinguer les PME des multinationales

La distinction entre la firme multinationale et la petite et moyenne entreprise privée (PME) s’impose. Le document le fait trop timidement. La firme est un mode d’exploitation du travail et des ressources réalisé par de grandes sociétés détenues par et pour une minorité d’actionnaires disposant de moyens considérables. La PME, de type artisanal, commercial, ou agricole, appartient, comme la plupart des coopératives, à des systèmes marchands localisés constitués en marge du mode d’exploitation capitaliste et occupant des créneaux délaissés ou jugés sans intérêt par les premières. On ne peut les mettre dans le même registre que les multinationales. L’aide canadienne doit plutôt favoriser la « biodiversité économique » afin de rééquilibrer les forces entre les grands investisseurs et les PME privées et collectives qui offrent des garanties plus grandes de protection de l’environnement et des droits du travail.

Peu importe le créneau, l’économie de proximité des communautés du Sud passe également par la mise en place d’outils créés par la finance sociale, celle de banques communautaires, de coopératives d’épargne et de crédit ou de fonds de prêts rotatifs sous gestion des organisations collectives qu’elles se donnent. Aujourd’hui, les OCI du Québec en collaboration avec les fonds de travailleurs se rapprochent du but. Le projet d’un fonds d’investissement voué aux économies du Sud vient d’entrer dans sa phase opérationnelle.

Il s’agit donc d’un changement de paradigme qui amène à se détourner des deux modèles d’affaires antérieurs :

accorder du financement aux grandes entreprises pour qu’elles puissent opérer plus « librement » dans les pays du Sud, créant de fait des emplois plutôt précaires ;

forcer la main des OCI pour qu’elles mettent en oeuvre des « projets » conçus presque sans eux selon un modèle générant peu d’activités économiques pérennes.

Immense contrat, certes. Certains États s’en inspirent déjà, comme la France, dont l’Agence de développement (AFD) vient de se fixer comme objectif que 50 % de ses financements annuels — 5 milliards d’euros — soient dans des projets contribuant à la lutte contre le changement climatique.


 
2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 1 août 2016 04 h 16

    des intrants dont nous en ignorons la plupart des aboutissants

    on ne peut réécrire l'histoire, mais on peut ne pas refaire toujours les mêmes erreurs, tant et aussi longtemps que l'on verra l'aide au pays pauvres comme une énorme opération comptable les pauvres seront toujours les pauvres et les riches les riches,que dire de plus sinon arrêter de penser en comptables,le monde n'est pas un énorme ledger indiquant les entrées et les sorties, en fait le monde est tellement plus que ca, voire le produit d'une évolution sur des milliards d'années dont nous en ignorons la plupart des intrants comme nous la dit si bien notre ami Egar Morin,

  • Simon Pelchat - Abonné 1 août 2016 13 h 18

    Changement de culture de gouvernance

    À mon avis, un changement de culture de gouvernance dans la coopération et le développement international est manifestement requis pour assurer une diminution des inégalités et de la pauvreté et assurer la croissance de la richesse dans ces pays. Ce changement culturel passe par l’abandon de la part des pays riches de l’imposition de leur culture de croissance matérialiste qui a enrichi leurs entreprises dont particulièrement celles des armements et par une diminution de la culture du conservatisme dans les pays pauvres alimenté par les élites politiques qui a surtout servi à les enrichir ainsi que leur famille au détriment du progrès social et économique de leurs communautés. On ne peut compter sur les organismes de développement international et de coopération et leurs fonctionnaires pour promouvoir un tel changement culturel car ils en bénéficient depuis toujours. Encore moins sur les entreprises privées de part et d’autre qui en profitent depuis la période de la colonisation. C'est la société civile qui peut le faire et cela sera très long mais durable.