Merci de prendre soin de Delphi et Leucas…

Certaines des menaces auxquelles font face les bélugas sont difficilement réversibles. Le legs toxique, le réchauffement de l’eau et l’effondrement des stocks de poissons méritent tous notre attention, mais nous aurons besoin de plusieurs décennies pour corriger la situation, estime l’auteur.
Photo: Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins Certaines des menaces auxquelles font face les bélugas sont difficilement réversibles. Le legs toxique, le réchauffement de l’eau et l’effondrement des stocks de poissons méritent tous notre attention, mais nous aurons besoin de plusieurs décennies pour corriger la situation, estime l’auteur.

Lettre aux premiers ministres du Canada et du Québec

Monsieur Trudeau, M. Couillard, permettez-moi de vous présenter Delphi et Leucas. Il s’agit de deux bélugas que je côtoie tous les étés dans le Saint-Laurent. Ils ont tous deux moins de 20 ans. Delphi est une femelle et devrait donner naissance à son premier veau bientôt. Leucas est un mâle et consacre son temps à tisser son réseau social. Ils appartiennent à une population « en voie de disparition » et ont besoin de votre aide immédiate. Si nous partageons bien le Saint-Laurent avec eux, ils pourraient vivre jusqu’en 2080 !

Nos choix d’aujourd’hui façonnent le monde dans lequel ils vivront. C’est de ces choix dont j’aimerais vous parler. Mais avant, laissez-moi encore un peu vous parler de Delphi et Leucas.

Grâce à leurs marques distinctives, j’ai appris à reconnaître un à un des centaines de bélugas. Au fil des rencontres, j’ai appris à les connaître. Au fil des années, ils m’ont raconté leur histoire, l’histoire du Saint-Laurent, et un peu notre histoire aussi.

Il serait malheureux encore une fois d’opposer les bélugas au développement économique. Il serait surtout périlleux de le faire à la pièce, projet par projet.

 

Comme nous, les bélugas ont colonisé le Saint-Laurent. Poussés de l’Arctique par la dernière glaciation, ils ont trouvé refuge ici il y a 10 000 ans. Cartier écrivait en 1535 que moult marsouins blancs vivaient dans cette grande rivière qu’on appelle le Saint-Laurent. Depuis, leur nombre n’a cessé de diminuer et le « fleuve aux Grandes Eaux » a bien changé. Ces changements s’accélèrent et, avec eux, nos inquiétudes !

Jamais auparavant n’avons-nous eu autant conscience de ces changements. Jamais comme aujourd’hui n’avons-nous eu autant de science pour définir, comprendre, atténuer et peut-être renverser ces changements.

Legs toxique

Quand, dans les années 1930, les pêcheurs se plaignaient que les bélugas décimaient les saumons et les morues, nous les avons bombardés. Jusqu’en 1939, on versait des primes aux chasseurs. Cette course à l’extermination prit fin à la suite d’une étude scientifique qui conclut que la morue et le saumon étaient rarement consommés par les bélugas.

Quelques centaines de bélugas ont survécu à cette exploitation pour se retrouver dans la période la plus toxique du Saint-Laurent, au coeur de l’ère industrielle. Après des décennies d’efforts pour améliorer la santé du Saint-Laurent, les contaminants bannis au début des années 1970 sont maintenant en régression dans les bélugas et les cancers qui tuaient un quart des bélugas adultes ont disparu.

Les bélugas ne sont pour autant pas sauvés des eaux. Leur population est de nouveau en déclin et la mortalité chez les femelles gestantes et les nouveau-nés est en hausse. Selon la Loi sur les espèces en péril, une population « en voie de disparition » est exposée à une disparition imminente si rien n’est fait pour contrer les facteurs menaçant de la faire disparaître. Et maintenant, nous ne pouvons plus plaider l’ignorance.

Certaines des menaces auxquelles font face les bélugas sont difficilement réversibles. Le legs toxique, le réchauffement de l’eau et l’effondrement des stocks de poissons méritent tous notre attention, mais nous aurons besoin de plusieurs décennies pour corriger la situation. Les scientifiques qui étudient les bélugas depuis une trentaine d’années s’entendent : à court terme, nos efforts doivent être dirigés vers l’élimination des agents de stress d’origine anthropique comme les perturbations dans les zones sensibles.

Pour protéger efficacement la rainette faux grillon, il n’a pas été nécessaire d’arrêter la construction domiciliaire au Québec, mais bien juste sur quelques hectares. Pour protéger les bélugas du Saint-Laurent, nul n’est besoin de mettre sous une cloche de verre l’ensemble de son habitat essentiel ou de fermer la voie maritime.

Besoins et habitudes

On connaît de mieux en mieux les habitudes et les besoins des bélugas. Nous savons que ce n’est pas une bonne idée de développer l’activité portuaire à Cacouna. La construction de nouveaux terminaux dans le Saguenay augmenterait aussi le trafic maritime dans une portion sensible de l’habitat essentiel des bélugas.

Il serait malheureux encore une fois d’opposer les bélugas au développement économique. Il serait surtout périlleux de le faire à la pièce, projet par projet. Comme le développement économique, la protection des bélugas a besoin d’une stratégie. Sinon, comme il arrive souvent, nos stratégies de développement économique gagneront de vitesse nos stratégies de rétablissement des espèces en péril.

La création d’un réseau de refuges acoustiques sous la forme de zones de protection marine, d’aires marines protégées ou de sanctuaires dans lesquels nous éviterions d’accroître l’activité humaine pourrait protéger les bélugas. Elle nous permettrait aussi de mieux préparer l’avenir, en conjuguant nos aspirations pour un monde meilleur, pour les bélugas et pour nous. La protection des bélugas peut aussi être une fierté et un moteur pour le développement économique.

Au cours des dernières années, des millions de visiteurs sont venus à la rencontre des bélugas dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent. De plus, des milliers de Québécois et Canadiens, des entreprises et municipalités ont « adopté » symboliquement des bélugas, montrant ainsi leur attachement et nous donnant leur appui pour mieux les comprendre et mieux les protéger.

M. Trudeau, j’aimerais vous confier la garde de Leucas. À vous, M. Couillard, je confie Delphi. Je m’engage à vous donner des nouvelles de vos protégés chaque fois que je les rencontrerai. J’aimerais en échange que vous parveniez rapidement, ensemble, comme pour la création du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, à créer les refuges acoustiques dont Delphi, Leucas et leurs familles ont besoin.

J’espère que vous raconterez fièrement l’histoire de vos protégés à vos enfants et petits-enfants et qu’ils pourront encore, en 2080, s’émerveiller lorsqu’ils apercevront un troupeau de bélugas et y reconnaîtront Delphi et Leucas.

4 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 28 juillet 2016 07 h 49

    Cacouna doit se réinventer : y construire un port était une erreur

    Afin d’en favoriser le développement économique, le gouvernement du Québec y a implanté un port en eau profonde, inauguré en 1981. On y transborde principalement du ciment brésilien et des produits forestiers québécois.

    Depuis trente ans, les biologistes ont accumulé une importante documentation prouvant que c’est précisément autour de la jonction du fleuve Saint-Laurent et de la rivière Saguenay que se trouve l’habitat des bélugas du Saint-Laurent.

    Le mois dernier, on apprenait que le gouvernement Couillard se propose de dépenser une somme de 125 000$ pour mener des études de faisabilité de l’implantation d’une zone industrialoportuaire à Cacouna.

    Le fleuve Saint-Laurent s’écoule sur 1 140km. C’est un des plus longs fleuves du monde. Quelle est cette idée de s’acharner à développer à Cacouna, très précisément, des activités portuaires qu’on pourrait très facilement installer ailleurs.

    Je comprends que le gouvernement du Québec a déjà dépensé des dizaines de millions au port de Cacuna à l’époque où on ignorait qu’il s’agissait-là d’une erreur.

    Mais maintenant qu’on connait les dommages environnementaux d’une telle activité au cœur de la zone de reproduction du béluga, qu’est-ce qui justifie qu’on s’entête à gaspiller les fonds publics ?

    Déjà, depuis deux ans, la population québécoise subit une politique d’austérité destinée à assainir les finances du Québec. Cet assainissement se justifie après une décennie de pillage du trésor public par le gouvernement Charest.

    Et voilà encore un autre exemple criant de la mauvaise gestion du budget de l’État par les Libéraux.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 29 juillet 2016 21 h 35

      Comme vous dites, il a toujours de l'argent provenant des fonds publics à gaspiller le gouvernement quand il s'agit de la grosse industrie, même très polluante et destructrice d'environnement. Il s'en fout des bélugas et autres bibites du genre (ex. rainettes). Ensuite, ce gouvernement, il impose l'austérité à la population. Rien de moins. Probablement pour compenser le gaspillage. Toujours la même formule: deux poids, deux mesures!

  • Brigitte Garneau - Abonnée 28 juillet 2016 14 h 08

    Tout le monde a le droit à l'erreur...

    Mais de répéter cette erreur sciemment, en pleine connaissance de cause, ça frôle le délire!

  • Simon Ruelland - Abonné 29 juillet 2016 13 h 43

    Legs toxique

    Il faudrait demander également à Messieurs Trudeau et Couillard de rejeter le projet Énergie Est de la compagnie Trans-Canada. Ce projet représente certainement le plus grand risque environnemental auquel le fleuve St-Laurent n'aura jamais été soumis. Voilà Le legs toxique que ces fondés de pouvoir s'apprêtent à laisser aux québécois,à leur fleuve, et à tout ce qui y vit où y survit.
    Simon Ruelland, Baie-Comeau