Libre opinion: Le Canada de la désespérance

Je suis devenue souverainiste au lendemain de l'échec de l'entente du lac Meech, il y a 14 ans. Jusque-là, bien honnêtement, je ne savais trop que penser de l'indépendance du Québec bien que, comme la plupart de mes concitoyens, je fusse assez préoccupée de l'avenir du peuple auquel j'appartiens. Rien de doctrinaire donc, ou «de principe», dans ma position citoyenne. Je me rendais compte tout simplement qu'un dialogue véritable avec le Canada — honnête, respectueux et d'égal à égal — se révélait tout à fait impossible.

Les années qui suivirent m'ont confortée dans mon analyse. Au-delà de toutes mes désespérances. Depuis lors, en effet (même sous la gouverne des Parizeau, Bouchard, Landry...), le Québec n'a fait que reculer, s'affaiblir, face au bulldozer canadien: corruption du politique au sein du gouvernement du Canada, administration bancale des fonds publics qui totalisent des milliards de dollars en pertes de toutes sortes, propagande massive (digne d'une junte et toujours par le biais de nos impôts) de ce même gouvernement à l'égard des citoyens québécois, invasion constante et sans coup férir dans les pouvoirs constitutionnels du Québec, étranglement fiscal, etc. Et j'en passe, sinon ce serait vraiment trop long.

Aujourd'hui, je pète les plombs. Succinctement, quoique la liste ne soit pas exhaustive, voici pourquoi:
- un Jean Charest qui démantèle l'État du Québec pour espérer en faire une entreprise de type commercial (thermopolluante de préférence), et qui ne voit pas de problèmes sérieux avec le fédéral (chef d'un parti qui a pourtant enfanté le Rapport Allaire, et dont personnellement je me serais contentée à l'époque);
- un Claude Ryan (qu'un dieu accueille son âme: je respecte les disparus, quoique sans complaisance) que l'on va répétant sur toutes les tribunes qu'il fut un homme de «rigueur» alors qu'aucun recul du Québec — jamais! — n'était suffisant à ses yeux pour revoir le lien fédératif avec le Canada, ce qui constitue non pas une position réfléchie, nuancée, rigoureuse, mais bien une position doctrinale sinon «doctrinaire».

Qui plus est, cette position laissait forcément toute latitude à l'intransigeance sinon à la tyrannie du Canada: «On peut tout faire puisque rien ne justifie la "séparation" aux yeux des Québécois dits "éclairés"...» Or une pensée captive, subordonnée (s'enferrer d'office et à vie dans la logique de l'autre), peut-elle vraiment se prétendre rigoureuse? Il faut plutôt affirmer qu'à l'intérieur d'un pareil «cadre intellectuel», ladite rigueur se met au service, voire à la merci, d'une conviction pas forcément rationnelle, ni même raisonnable (c'est-à-dire non réfléchie en et pour elle-même), et, dans tous les cas, extrêmement discutable.

Or voilà précisément, par entêtement sinon par amaurose, le lieu même où la noble réflexion de M. Ryan affrontait sa propre limite, son point-aveugle, concernant le litige Québec-Canada. Une pensée fluide, riche, documentée et «ouverte» à l'intérieur de l'aporie que constitue l'acception implicite, «indiscutable», de la préséance absolue de la volonté canadienne sur le destin québécois. En un mot: une pensée libre dans un cadre aliéné. Et à ce titre, je pense que M. Ryan incarnait le Québécois type.
- un Paul Martin et un Pierre Pettigrew qui, dans la tourmente des «commandites d'endoctrinement» dignes d'une république de l'ex-URSS et dénoncées vertement par la vérificatrice générale du Canada, prétendent n'avoir rien vu ni rien entendu durant ces huit années de dilapidation de fonds publics dans le plus grand mépris de la législation même du Parlement canadien.

Les deux députés du Québec — l'un premier ministre et ex-puissant ministre des Finances, l'autre, lieutenant québécois de Jean Chrétien toutes ces années durant — affirment aujourd'hui que c'est intolérable. Il nous faut donc comprendre qu'à Ottawa toutes les abjections sont justifiées. Hormis si on se fait prendre la main dans le sac. C'est alors que l'on nous promet qu'on ne nous y reprendra plus. The Law of Canada dans toute sa splendeur: faites n'importe quoi, puis excusez-vous ensuite, rien ne résistera aux airs contrits des Pettigrew et des Martin de l'heure...

Non, vraiment, c'est la goutte d'eau qui fait tout déborder. Une goutte qui m'amène définitivement au dégoût du Canada — ce «pays qui n'est ni pays ni patrie», comme le disait déjà Gilles Vigneault il y a 40 ans. Comme quoi il y en a qui saisissent plus rapidement que d'autres. À quels tréfonds d'aveulissement nous faut-il donc descendre, compatriotes, avant de redresser enfin l'échine?