Lettre de Port-au-Prince - Les deux fronts distincts d'opposition au président haïtien

Encore une fois Haïti fait la une des journaux du monde entier. On parle de mouvements armés, de manifestations monstres, de révoltes et même de tuerie. Qu'en est-il réellement? C'est à cette question que l'on essaiera de répondre à travers ce texte qui, espère-t-on, éclairera les lanternes de plus d'un.

Premier éclaircissement, c'est qu'il ne faut surtout pas confondre l'insurrection des Gonaïves avec le vaste mouvement de mobilisation générale qui secoue le reste du pays — quoique ayant la même revendication, soit le départ d'Aristide du pouvoir. En fait, ce qui se passe aux Gonaïves, la métropole du département de l'Artibonite, c'est le résultat logique du gangstérisme d'État qu'a toujours prôné et pratiqué Jean-Bertrand Aristide depuis son retour au pouvoir en février 2001.

En effet, pour mater la contestation de l'opposition face aux législatives et présidentielles de 2000, le président a distribué massivement des armes à feu à ses partisans sur tout le territoire de la république afin d'instaurer sinon une paix, du moins un silence de cimetière. C'est ainsi qu'on a vu ces proches du régime terroriser la population en violant impunément les femmes, en incendiant les résidences des opposants, en traquant des journalistes, en rançonnant des gens d'affaires et, bien entendu, en tuant en toute impunité. Les organismes nationaux et internationaux ont en vain dénoncé cet état de fait.

L'Armée cannibale

Le comble est survenu le 17 décembre 2001 lors d'une fausse tentative de coup d'État. Ce jour restera mémorable dans la conscience de tous les Haïtiens tant étaient graves les dégâts causés. Pour défendre le gouvernement, des voyous lourdement armés ont massacré aveuglement des innocents et ont incendié les résidences des particuliers. Ce fut véritablement, comme on dit, sauve qui peut.

À la suite de cet Himalaya de cadavres et devant la gravité des actions commises, l'Organisation des États américains (OEA) a dépêché dans le pays une mission indépendante d'experts en vue de faire la lumière sur cet acte gravissime. Le rapport de cette commission d'enquête a clairement démontré le rôle du gouvernement d'Aristide dans la planification et l'exécution de cette tuerie.

Dans ses recommandations, à part les dommages et intérêts qu'elle a réclamés pour les victimes, la commission a également exigé l'arrestation et le jugement des responsables de ces actes odieux. Ne pouvant se mettre l'OEA à dos, Aristide a acquiescé en envoyant Amiot Métayer, le chef d'une bande armée dénommée Armée cannibale, en prison. Ne comprenant pas pourquoi ils devaient payer pour une action commise en connivence avec le pouvoir, les autres membres de l'Armée cannibale ont décidé d'utiliser la manière forte en libérant manu militari leur chef du commissariat des Gonaïves.

Le 22 septembre 2003, Amiot Métayer s'est retrouvé mystérieusement assassiné après une conversation avec un employé de la présidence. Cet assassinat a provoqué l'émoi et la consternation au sein des membres de l'Armée cannibale. C'est à ce moment qu'ils ont pris la décision irréversible de retourner leurs armes contre Aristide en réclamant non seulement sa démission mais également son jugement, car ils sont prêts à se mettre à table pour parler des crimes qu'ils ont commis au nom du gouvernement. Donc, de bandes armées pro-Aristide leur mouvement s'est transformé en une véritable armée de libération nationale.

Ce qu'il faut ajouter, c'est qu'ils semblent avoir les moyens de leur ambition puisqu'ils sont mieux armés que la Police nationale d'Haïti (PNH) chargée de la sécurité publique. C'est en quelque sorte l'arroseur arrosé.

L'opposition politique

L'opposition haïtienne a toujours mené contre Jean-Bertrand Aristide une lutte pacifique et légale. Elle n'a pour ainsi dire rien à voir avec les mouvements armés qui ravagent Haïti. Après les élections frauduleuses de 2000, les partis qui se sont estimés lésés par la confiscation de leurs voix se sont réunis au sein d'un regroupement politique dénommé Convergence démocratique. Ce regroupement a mené, avec ses maigres moyens, une lutte sans merci contre le pouvoir dictatorial de Jean-Bertrand Aristide. Cette lutte a porté ses fruits dans la mesure où elle a forcé les institutions financières internationales à surseoir à leur aide de développement à ce gouvernement rétrograde et anachronique.

Avec les viols collectifs qui se font de plus en plus fréquents, avec la détérioration des termes de l'échange, avec la détérioration de la monnaie nationale, avec les tentatives de musellement de la presse, avec les cadavres trouvés quotidiennement dans les rues de Port-au-Prince et dans les autres villes de province, d'autres secteurs de la société civile — comme le secteur privé des affaires, les organisations féministes, les associations paysannes, les associations syndicales et les organisations estudiantines — ont décidé de rejoindre l'opposition politique en un nouveau regroupement plus large dénommé Plate-forme démocratique de l'opposition et de la société civile.

C'est cette plateforme qui fait déferler dans les rues presque quotidiennement depuis décembre 2003 des centaines de milliers de manifestants pour réclamer le départ de Jean-Bertrand Aristide au pouvoir. Trop de sang a coulé, clament-ils. Le dictateur doit partir. Alors, ils n'ont pas de choix, sinon de descendre dans les rues.

Dans l'Haïti d'Aristide être universitaire est un crime. La preuve, c'est que les partisans du régime n'ont pas hésité une seconde à tirer à hauteur d'homme sur les étudiants et en brisant entre autres les deux genoux du recteur de l'Université d'État d'Haïti, M. Pierre-Marie Paquiot.

L'espace communicationnel, dont parle souvent le philosophe allemand Jürgen Habermas, n'existe tout simplement pas en Haïti. L'aristidisme, pour reprendre la formule du philosophe guadeloupéen Jacky Dahomay, est le stade suprême du duvaliérisme. Autrement dit, le docteur François Duvalier ferait aujourd'hui figure d'enfant de choeur par rapport à Aristide, dernier dictateur de l'Amérique latine.

Ce texte qui se veut un cri du coeur a été écrit afin que nul n'ignore ce qui se passe en Haïti. En ce début du troisième millénaire, un second Rwanda doit être évité à tout prix. Car il est toujours plus facile de condamner et de déplorer a posteriori alors qu'on avait les moyens et le pouvoir d'influencer et d'agir a priori.