Le travail des professeurs des universités québécoises - Il faut revaloriser la tâche d'enseignement plutôt que l'augmenter

Dans son Rapport annuel 2002-2003, le Conseil supérieur de l'éducation affirme qu'une trop grande insistance est mise sur la recherche lors du processus de recrutement des professeurs et demande, conséquemment, l'établissement d'un meilleur équilibre entre l'enseignement et la recherche et une revalorisation de l'enseignement dans la carrière professorale.

Dans les jours qui ont suivi la publication de ce rapport, des journalistes ont retenu et appuyé cette orientation. De plus, dans un article paru dans Le Devoir du 14 février, Marie-Andrée Chouinard rapporte que le ministre de l'Éducation, Pierre Reid, a dit que la question de l'équilibre entre l'enseignement et la recherche au sein du travail professoral le «préoccupait» et qu'il attendait de la commission parlementaire sur la qualité, le financement et l'accessibilité dans les universités québécoises qu'elle l'éclaire à ce chapitre.

À l'occasion de la préparation du rapport annuel du Conseil supérieur de l'éducation, j'ai rédigé et signé un rapport de recherche intitulé Diversité, continuité et transformation du travail professoral dans les universités québécoises (1991 et 2003). Je veux dans cet article rappeler quelques-unes des données empiriques concernant l'importance et la nature de la tâche d'enseignement et prendre publiquement position sur le grave problème de l'équilibre entre l'enseignement et la recherche dans le travail professoral. Si les données rapportées ici sont tirées de l'enquête menée par le Conseil, leur classification et leur interprétation n'engagent que son auteur.

Quelques données

Le rapport déjà mentionné nous apprend que l'importance de la tâche d'enseignement (quelque 25 % de l'ensemble du travail), le nombre de cours donnés et le pourcentage des professeurs dégrevés pour se consacrer à d'autres tâches n'ont pas beaucoup changé au cours des 12 dernières années. En 2002-2003, 34 % des professeurs disaient consacrer à l'enseignement moins de 20 % de leur temps de travail et la moitié d'entre eux de 20 à 39,9 %, alors que 16 % disaient consacrer à cette tâche 40 % et plus de leur travail, dont 6 % seulement plus de la moitié de leur temps. C'est dire que l'idée si souvent entendue en milieu universitaire que les professeurs des universités consacrent la moitié de leur temps à l'enseignement n'est pas basée sur des données empiriques. [...]

Si 45 % des professeurs soutiennent que, dans leur conception de leur travail, «l'enseignement et plus important que la recherche», 80 % affirment que, pour la progression de leur carrière, «la recherche est plus importante que l'enseignement». [...]

Je considère, pour ma part, qu'il est important et urgent de prendre des mesures pour assurer un meilleur équilibre entre l'enseignement et la recherche. Je ne crois pas cependant que la revalorisation de l'enseignement passe d'abord par une augmentation importante du temps consacré par les professeurs d'université à cette tâche.

Convenons d'abord qu'il n'existe pas de critères permettant d'établir l'importance relative que les professeurs d'université doivent en moyenne consacrer à l'enseignement défini de façon restrictive, c'est-à-dire n'incluant pas l'ensemble de la tâche d'encadrement des étudiants. Compte tenu des missions universitaires, de l'ensemble des forces en présence et du caractère essentiel de l'ensemble des tâches dévolues aux professeurs, je trouve, pour ma part, que les proportions de 33 % du temps de travail consacrées à l'enseignement durant les sessions régulières d'automne et d'hiver et de 25 % sur une base annuelle sont globalement adéquates. Plusieurs raisons m'amènent à soutenir cette position.

Où couper?

La première est que la charge de travail des professeurs est déjà élevée et ne peut être augmentée. Je ne vois pas de quelle autre tâche pourrait être tiré le temps de plus qui serait consacré à l'enseignement. Les proportions du temps consacrées à la recherche et à l'encadrement des étudiants ne m'apparaissent pas trop élevées. Je refuse de considérer les tâches de services internes et externes comme de simples activités connexes et sans liens avec la mission et les fonctions de l'université. J'estime aussi que les professeurs devraient consacrer encore plus de temps à leur perfectionnement.

La deuxième raison est que la proportion du temps actuellement accordée à l'enseignement n'est pas le fruit du hasard. C'est une conséquence de plusieurs forces:
- les politiques de développement de la recherche tant fédérale que québécoise;
- les règles de financement des universités postulant la présence massive des chargés de cours au sein du monde universitaire québécois, phénomène dont une des conséquences est d'alourdir les tâches d'encadrement et de services internes à l'université des professeurs par rapport à ceux d'autres systèmes universitaires où 90 % ou 85 % des cours sont assurés par des professeurs permanents;
- un mode d'organisation professionnelle du travail qui permet aux professeurs de déterminer eux-mêmes le temps qu'ils consacrent à leur travail et l'importance relative de leurs différentes tâches;
- des conventions collectives qui fixent le nombre minimal et maximal de cours que les professeurs sont appelés à donner et qui accordent à chaque professeur le droit et l'obligation d'établir lui-même l'importance qu'il accorde à chacune de ses tâches;
- les politiques de recrutement et de promotion des universités surévaluant habituellement la recherche, ce qui rend inconcevable de donner beaucoup plus d'importance à l'enseignement lors du recrutement si l'on maintient les règles actuelles de promotion privilégiant la performance en recherche.

Appui et formation

La troisième raison est que les professeurs d'université se différencient de leurs homologues du primaire, du secondaire et même du collégial par les rôles qu'ils jouent dans le développement de la nouvelle connaissance, par la formation de chercheurs et l'évaluation des projets de recherche ainsi que par les importantes fonctions qu'ils assurent auprès des organismes subventionnaires, des sociétés savantes et des corporations professionnelles. D'autres intervenants peuvent à l'occasion remplir ces rôles. Les professeurs d'université sont appelés à le faire à l'intérieur de leurs fonctions de base.

En somme, engagés par un établissement universitaire, les professeurs sont des professionnels qui appartiennent au monde universitaire, mais qui sont membres aussi de réseaux de recherche, locaux, nationaux et internationaux.

Enfin, la quatrième raison est qu'au-delà de l'importance relative accordée à l'enseignement, il existe au sein du monde universitaire québécois d'autres façons de valoriser davantage l'enseignement: reconnaissance des enseignants émérites, formation pédagogique, fonds de développement pédagogique, formation aux technologies de l'information et de la communication, programmes de soutien à la collaboration des professeurs et des chargés de cours, etc.

Je me permets d'en signaler trois autres, moins coutumières. Pour revaloriser l'enseignement de 1er cycle, nous avons proposé, mon collègue Denis Rhéaume et moi, en 1998, une meilleure reconnaissance des rôles des responsables de programmes comme leaders pédagogiques, la mise en place d'équipes pédagogiques pour chaque programme et une restructuration des programmes différenciant quatre zones complémentaires constituées de divers types de cours.

Bien qu'une enquête ait permis de constater un appui substantiel à ces réformes de la part des directeurs de programme de 1er cycle et des directeurs de département, il semble bien qu'aucune de ces mesures n'ait été mise systématiquement en application. Elles m'apparaissent toujours aussi pertinentes pour valoriser l'enseignement de 1er cycle, assurer sa dimension collective et permettre une meilleure intégration des chargés de cours.

Au moment où une commission parlementaire se penche sur le financement de l'université et sur l'existence ou non d'une pénurie appréhendée de professeurs, il m'est apparu important de rappeler la place de l'enseignement dans l'ensemble des tâches des professeurs et de proposer quelques moyens concrets susceptibles de favoriser une plus grande valorisation de cette tâche. L'État, les établissements universitaires et les syndicats doivent se pencher sur cette importante question. Celle-ci relève cependant en premier lieu des professeurs eux-mêmes et des unités de base de la vie universitaire: les facultés et les départements.