Érotisme au masculin

Scène tirée du film «Le dernier tango à Paris» (1972) de Bernardo Bertolucci.
Photo: Associated Press / United Artists Scène tirée du film «Le dernier tango à Paris» (1972) de Bernardo Bertolucci.

La Cinémathèque québécoise annonçait, il y a quelques jours, les projections prévues, pour la fin juillet, de son cycle intitulé « Une histoire de l’érotisme ». Au programme : Le dernier tango à Paris (1972) de Bertolucci, Belle de jour (1966) de Luis Buñuel, Valérie (1969) de Denis Héroux, Lolita (1997) d’Adrian Lyne, La belle captive (1983) d’Alain Robbe-Grillet. À la lumière de cette sélection, il semble bien que l’érotisme se conjugue au masculin. Voyons ce qu’il en est de la programmation complète : sur 118 films, 103 sont de réalisateurs masculins, 15 de réalisatrices (dont 2 courts métrages). Trois conférences présentées par des hommes figurent également au programme, et aucune par des femmes.

Le communiqué défend une programmation « ouverte » : on écrit que « le cycle […] fait une large place au désir homoérotique, qu’il soit masculin […] ou féminin […] ». Mais il demeure que dans la grande majorité des films présentés, l’objet de désir s’avère féminin, et le sujet désirant, lui, encore et toujours masculin. Comme si cette configuration résumait à elle seule ce qu’on entend par « érotisme ».

« Tous les goûts sont dans ma nature… » proclame le communiqué. Pourtant, il semble bien que les goûts des femmes, qu’elles soient hétéro, homo, bisexuelles ou autre, ne comptent pas tant que ça et que c’est bien la « nature » masculine qui semble prévaloir, du moins la domination de son regard. Qui regarde qui, dans ces films ? Qui voit-on, sous quelle lumière, dans quelles positions, et pour faire jouir qui ? À qui le public est-il appelé à s’identifier ? Quels désirs devons-nous épouser, et quel point de vue adopter ? Si le cinéma a « une fonction d’initiation à la sexualité », comme le suggère le résumé d’une conférence, à quel jeu (ou à quels jeux) sommes-nous initiés ? En somme, de quel érotisme parle-t-on ? Ces questions, posées par les critiques féministes du cinéma et de la littérature depuis plus de 40 ans, ne devraient-elles pas faire être prises en compte lors de l’élaboration d’une liste d’oeuvres à présenter ?

Certes, l’histoire a forgé le patrimoine filmique. Mais l’histoire ne se fait pas toute seule. Elle se fait par des personnes qui produisent, diffusent, programment. Et ceux qui programment ont la responsabilité, en tant que contemporains, de choisir des oeuvres qui non seulement relatent l’histoire mais dessinent la culture de demain. De fait, ils ont la possibilité de corriger les effets d’une exclusion qui dure depuis trop longtemps.

En mai dernier, à l’initiative de Réalisatrices équitables, des représentantes de 12 associations professionnelles de créateurs et de créatrices oeuvrant dans le domaine culturel québécois rendaient public un rapport sur les questions d’égalité hommes-femmes en culture. Elles déploraient, notamment, que le « manque de regards féminins dans les postes clés de création a pour conséquence d’exposer chaque jour les enfants, les adolescents et les adultes à des contenus, des modèles esthétiques et des modèles comportementaux qui sont issus, en très grande majorité, des imaginaires et des fantasmes masculins ». Des changements s’imposent, et ceux-ci passent par l’effort d’une programmation équitable, pensée pour ne plus traduire un seul regard, un seul point de vue.

Ce que nous désirons, en tant que spectatrices, c’est un écran sur lequel serait projetée la diversité de nos désirs et de nos sexualités. Ce qui nous ferait vraiment plaisir, c’est qu’un cycle cinématographique fasse l’histoire ; que les choix opérés la réinventent pour laisser place au désir des femmes. Enfin, ce qui serait totalement jouissif, ce serait de voir sur un écran des scènes qui nous incluent en tant que sujets au lieu d’encore et encore faire de nous de simples objets.

3 commentaires
  • Johanne St-Amour - Abonnée 20 juillet 2016 09 h 17

    Parfaitement d'accord!

    Je suis parfaitement d'accord avec les propos de cet article.

    J'ai eu peur qu'on y mêle -encore- la suprématie blanche! Ouf! On y a échappé cette fois-ci!

    Le cinéma tourne autour des hommes : on n'a qu'à voir ici les réalisateurs à qui on accorde les subventions, et les sujets des films (Les Trois cochons, De père en fils, Bon cop Bad Cop, Les Boys...) pour voir que le masculin a primauté. Nullement surprise de voir qu'une histoire de l'érotisme se penche sur l'érotisme au masculin. Bien sûr, l'histoire, c'est l'histoire: mais ne serait-il pas temps que ça change enfin!

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 20 juillet 2016 22 h 14

      Une très bonne réflexion...de la part de mmes Boisclair et Delvaux...réflexion qui, depuis 40 ans, semble s'adresser à des sourds...
      et des aveugles.

  • Ariane Émond - Abonné 21 juillet 2016 08 h 08

    Les invisibles

    me vient à l'esprit la très belle série de Francine Pelletier, Baise Majesté, l'excellente fiction de Anne Émond, Nuit no 1... sans parler de certines foictions de Léa Pool...
    Et je ne me suis pas creusé la tête longtemps.

    Après tant d'année à le répéter, on est pétrifié devant tant de mauvaise foi et de manque ... de culture!