Robert Stanfield (1914-2003) - Un leader qui a compris le Québec

La vie politique est souvent faite de contradictions, d'ambiguités, de volte-face, voire de trahisons. Mais il n'en fut pas ainsi pour le parcours politique de Robert Stanfield, dont le décès survenu fin décembre 2003, inspira tant de généreux et d'émouvants témoignages. Ne fut-il pas, selon le dicton populaire, le meilleur premier ministre que le Canada n'a pas eu? Et pour cause. Son sang-froid, sa franchise, rare en politique, son respect des autres et une probité à toute épreuve, faisaient l'admiration de tous.

Mais il ne put transposer sur la scène fédérale le succès qu'il connut comme premier ministre de sa Nouvelle-Écosse natale, où il remporta quatre élections, de 1956 à 1967. Aussi, à la tête du Parti progressiste conservateur, de 1967 à 1976, il perdit trois élections contre Pierre Elliott Trudeau, bien qu'il soit venu à deux sièges près de remporter la victoire en 1972. Son image flegmatique, qu'on a comparée à celle d'un Abraham Lincoln, contrastait trop avec celle du charismatique premier ministre qui était à l'aise devant les caméras.

Appui au français

Robert Stanfield est décédé à Ottawa, à l'hôpital Montfort, dont la lutte épique en faveur du bilinguisme est d'ores et déjà célèbre. Il y a lieu d'y voir une coïncidence non sans intérêt, puisque comme chef de l'opposition, il avait appuyé et défendu, sans réserves et énergiquement, la Loi sur les langues officielles, alors même que cette question était source de gronde au sein de son parti. Il alla même jusqu'à carrément refuser, en préparation de l'élection de 1974, la candidature du maire de Moncton, Leonard Jones, qui s'opposait aux droits des Acadiens du Nouveau-Brunswick.

Quand il se mit à apprendre le français à un âge avancé, et qu'un journaliste lui demanda comment il se faisait qu'après tant de cours intensifs, il n'était pas encore parvenu à maîtriser cette langue, le fin esprit qu'il était répliqua après un moment de réflexion: «À bien y penser, je trouve que je ne parle pas tellement bien l'anglais non plus.»

Robert Stanfield se prononca contre la peine de mort, pour l'égalité des sexes et pour le libre-choix concernant l'avortement. Ces sujets, bien qu'ils n'aient pas tout à fait perdu de leur acuité de nos jours, étaient des plus controversés et percutants durant les années 1960-70.

La lutte

Les médias firent grand cas des dures luttes que se livrèrent Pierre Elliott Trudeau et René Lévesque durant cette période. Le chef conservateur lui aussi croisa le fer à plus d'une reprise avec le premier ministre libéral sur des questions vitales pour l'avenir du Québec et du Canada. Il était évident que les deux hommes n'avaient pas la même conception de la politique. La manière forte, souvent tranchante et désinvolte de Pierre Trudeau, n'était pas celle de Robert Stanfield, beaucoup plus réfléchi et respectueux des droits et des libertés. Imperturbable durant la Crise d'octobre de 1970, il fut l'un des rares parlementaires à voter contre la loi sur les mesures de guerre. Il n'y avait pas lieu, selon lui, de procéder à de multiples arrestations et priver des centaines de Canadiens de leurs droits les plus élémentaires.

Léguant à ses successeurs, Joe Clark et Brian Mulroney, une formation politique plus ouverte et disciplinée et prête à gouverner, il rappela aux membres, dans un «testament politique» émis peu avant sa démission, les origines du parti et la nécessité d'axer son orientation à la fois sur l'entreprise privée et l'action gouvernementale pour maintenir la stabilité et la cohésion sociale.

Sa vision du Québec et du Canada tranchait aussi avec celle de John Diefenbaker et de Pierre Elliott Trudeau, pour qui le «One Canada» représentait la seule solution viable. À ses yeux, le Québec formait une nation, fruit de la dualité canadienne. Ainsi, lors de la campagne électorale de 1968, il passait de la parole aux actes, en nommant comme son lieutenant au Québec, Me Marcel Faribault, qui défendait cette thèse, tout comme le premier ministre du Québec, Daniel Johnson, dans son livre intitulé Égalité ou Indépendance.

Mais ses prises de position n'étaient pas très populaires au Canada anglais, surtout lorsque Pierre Elliott Trudeau les amplifiaient pour polariser le débat politique. Il en fut de même lorsque Robert Stanfield proposa durant l'élection de 1974 le gel temporaire des prix et des salaires pour contrer une inflation galopante et un haut taux de chômage dont était affligé le Canada. Cette question est vite devenue l'enjeu principal de l'élection. En bon démagogue, Pierre Elliott Trudeau s'y opposa, exagérant démesurément les effets négatifs d'une telle politique. Mais une fois élu, contre toute attente, le gouvernement libéral en reconnut le bien-fondé et s'empressa de la mettre en vigueur.

Reconnaissance du Québec

Robert Stanfield ne voyait pas la politique comme une fin en soi: pour lui, il était préférable de bien la servir plutôt que de s'en servir. De tous les chefs politiques issus du Canada anglais, on peut dire qu'il fut celui qui alla le plus loin dans la reconnaissance légitime du Québec. Une fois retiré, il se porta à la défense des accords du Lac Meech et de Charlottetown. Et on peut affirmer, sans risque de se tromper, qu'il s'opposait aussi au rapatriement unilatéral de la Constitution canadienne en 1980-82 et à l'adoption de la loi sur la «clarté référendaire» en l'an 2000.

Robert Stanfield avait fait preuve de trop grande tolérance et de compréhension à l'égard du Québec pour se permettre de défier les Québécois sur des dossiers aussi lourds de conséquences. Issu des Maritimes, qui virent naître la Confédération canadienne, il avait un grand respect des valeurs historiques, et le Québec représentait à ses yeux une donnée fondamentale.

Il n'était pas un homme à soulever les foules. Il aimait plutôt les convier à une juste appréciation des faits et des événements. Il y avait chez lui de la sagesse, comme le sens profond des valeurs, et une grande bienveillance envers ses semblables. Homme très modeste, il refusa de rédiger ses mémoires une fois retiré de la politique. Mais il brillait par sa transparence et son humanisme. Il était, pour tout dire, un homme de bien, comme on en rencontre rarement en politique. Et même s'il n'accéda pas au rang de premier ministre, les Canadiens lui sont redevables d'avoir démontré qu'il peut y avoir de la noblesse en politique.