Il y a 80 ans débutait la guerre civile espagnole

Des Canadiens reviennent au pays après avoir combattu dans la guerre civile espagnole.
Photo: Archives nationales du Canada / La Presse canadienne Des Canadiens reviennent au pays après avoir combattu dans la guerre civile espagnole.

La guerre civile espagnole survient après les élections de février 1936, qui portèrent de justesse au pouvoir un gouvernement de Front populaire, coalition politique hétérogène impliquant des socialistes, des communistes et des libéraux. Les anarchistes appuyèrent le Frente popular à la condition que le gouvernement libère les prisonniers des échecs des insurrections de Madrid, de Barcelone et de la Commune des mineurs dans les Asturies. La république espagnole sera assez rapidement noyautée par l’URSS par le biais de la IIIe Internationale. Tous ont un point en commun : la volonté de transformer l’Espagne et de la libérer de ses structures archaïques et féodales reposant sur le pouvoir de l’Église, de l’armée et de l’aristocratie terrienne.

Le 17 juillet 1936, des généraux nationalistes, dont le généralissime Fransisco Franco, tentèrent sans succès un coup d’État (golpe) qui allait se transformer en conflit armé. Les golpistes allaient constituer une junte de défense nationale et refuser catégoriquement toute forme de médiation avec le gouvernement républicain. La guerre civile espagnole allait se terminer le 1er avril 1939, avec l’annonce par Franco de la capitulation de l’armée républicaine espagnole.

De façon générale, ce conflit fratricide oppose deux Espagne : l’une catholique, nationaliste, traditionnelle et rurale ; l’autre laïque (voire anticléricale), républicaine et urbaine. Progressivement, des dissensions au sein des républicains opposeront, notamment pendant les « troubles de mai 1937 à Barcelone » (dont George Orwell fit état dans Hommage à la Catalogne), les milices anarchistes au gouvernement espagnol. Enfin, la guerre civile espagnole allait exacerber les velléités autonomistes basques et catalanes.

La Guerre d’Espagne fut un conflit qui cristallisa l’effervescence idéologique caractéristique des années trente dans plusieurs pays. Véritable laboratoire condensateur de ces temps de crise, l’Espagne fut le théâtre d’une guerre fratricide causant la mort de plus de 600 000 personnes, sans compter les exécutions politiques commises jusqu’en 1943 contre les opposants au régime franquiste. L’historien britannique Antony Beevor assimile la guerre civile espagnole à une guerre mondiale par procuration, en raison des interventions étrangères dans le conflit. Le corps expéditionnaire italien et la Légion Condor allemande prêtèrent main-forte aux nationalistes, tandis que l’URSS soutint les loyalistes républicains et organisera, par le biais du Komintern, les Brigades internationales. L’Espagne fut le terrain d’essai des différents belligérants qui allaient s’affronter ultérieurement pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ottawa sous la dictée de Londres

La perception qu’avait le gouvernement fédéral du Canada des événements relatifs à la guerre civile espagnole était dictée par Londres. Selon le Foreign Office, la guerre civile espagnole était un conflit entre l’extrême gauche et l’extrême droite. Bien que le gouvernement espagnol disposât d’une légitimité démocratique, la Grande-Bretagne croyait qu’il était dominé par des milices communistes et anarchistes. Dans l’éventualité d’une victoire des républicains, Londres estimait que le gouvernement serait redevable à l’extrême gauche. La Grande-Bretagne était très préoccupée par la révolution prolétarienne engagée à Barcelone en raison de ses conséquences sur les intérêts économiques étrangers. Selon le Foreign Office, le gouvernement espagnol n’y était plus en mesure d’assurer l’état de droit, alors que les groupes anarchistes et communistes prenaient progressivement le contrôle des entreprises du secteur privé. Il y avait péril en la demeure pour les intérêts économiques privés, que le gouvernement espagnol ne pouvait plus sauvegarder. Dans cette perspective, il semble que le gouvernement britannique privilégiait une victoire des insurgés.

Face au danger que représentait l’internationalisation de la guerre civile espagnole pour la paix en Europe, la Grande-Bretagne pilota le Comité de non-intervention (CNI), qui avait pour but d’assurer la neutralité des États face aux belligérants. Le CNI privilégiait un embargo sur la vente d’armes et de munitions à l’Espagne et la criminalisation de l’enrôlement de volontaires dans les Brigades internationales. Cette prétendue neutralité désavantageait clairement la République espagnole au profit des insurgés nationalistes. Enfin, le CNI accordait au contre-gouvernement de Burgos le statut d’État belligérant, ce qui équivalait à la reconnaissance diplomatique des rebelles, tout en usurpant à la République espagnole le statut « d’État ami » en la plaçant sur un pied d’égalité avec lui.

Fidèle à la Grande-Bretagne, Ottawa emboîtait le pas en adoptant la Loi sur l’enrôlement à l’étranger, manifestation juridico-criminelle de la politique du gouvernement fédéral à l’égard de la guerre civile espagnole, qui reprenait essentiellement les visées du CNI. Conjuguée à un embargo sur la vente d’armes et de munitions à l’Espagne, la criminalisation de l’enrôlement volontaire consacrait la « neutralité » du Canada. Parmi les facteurs structurant la position d’Ottawa, la présence d’intérêts économiques canadiens en Catalogne. Le consul général faisait particulièrement état de la présence à Barcelone d’une entreprise canadienne, The Canadian Light and Power Corporation, et de la menace révolutionnaire.

Le bataillon Mackenzie-Papineau et l’anticommunisme

La Loi sur l’enrôlement à l’étranger, adoptée par Ottawa le 30 juillet 1937, visait directement le bataillon Mackenzie-Papineau, ramification canadienne des Brigades internationales, baptisé ainsi en l’honneur des rébellions de 1837-1838 dont on célébrait à l’époque le centième anniversaire. Selon l’historien Victor Hoar, environ 1200 Canadiens s’enrôlèrent dans cette milice clandestine, ce qui constituait un nombre considérable compte tenu de la population du pays. Ironie du sort, ce bataillon portait le patronyme du premier ministre King en l’honneur de son grand-père, qui fut le leader des rébellions dans le Haut-Canada en 1837-1838. Comme le Parti communiste du Canada (PCC) jouait un rôle important dans le recrutement de volontaires canadiens, Ottawa assimila le bataillon Mackenzie-Papineau au communisme soviétique. À la Chambre des communes, le bataillon Mackenzie-Papineau n’avait pas recueilli plus de sympathie. Le député libéral de Beauharnois, Maxime Raymond, allait même jusqu’à dire en Chambre qu’il regrettait « qu’ici même, au Canada, on a vu des volontaires partir pour aller s’enrôler dans l’armée rouge d’Espagne. Ce départ, je l’avoue, ne me chagrine pas ; il nous débarrasse d’autant d’indésirables, pourvu qu’ils ne reviennent plus ».

La guerre civile espagnole provoqua dans les milieux catholiques une ferveur hystérique anticommuniste sans précédent. La lutte contre le communisme par les élites traditionnelles était déjà très présente dans la société québécoise. Avec l’arrivée au pouvoir de l’Union nationale en août 1936, un mois et demi après le soulèvement des généraux espagnols, le clergé catholique n’eut aucun mal à s’allier au nouveau gouvernement afin que convergent les pouvoirs spirituel et temporel dans cette croisade contre le communisme. Maurice Duplessis analysait la guerre civile espagnole à travers la lorgnette de l’Église et, conséquemment, assimilait ce conflit à la lutte contre le communisme : les insurgés commandés par Franco constituaient les défenseurs de l’Espagne catholique en proie au péril communiste incarné par le Frente popular. L’enrôlement volontaire dans les Brigades internationales, phénomène pourtant marginal au Québec, préoccupait énormément Duplessis.

Dans un discours prononcé à Trois-Rivières, le chef de l’Union nationale soutenait que le Québec n’était pas à l’abri du fléau communiste et que l’enrôlement était une démonstration de l’existence d’organisations communistes dynamiques. Il laissait ainsi entendre que les lois et politiques antimarxistes au pays comportaient des lacunes : « J’affirme qu’on a fait dans notre province du recrutement communiste, qu’on a enrôlé des jeunes gens pour aller combattre pour les communistes en Espagne, qu’on leur a procuré des passeports canadiens pour les ports d’Espagne, et ce, non à un ou deux jeunes gens, mais à plusieurs personnes, ce qui montre l’organisation qui existe et ce qui indique qu’il y a quelque part quelque chose qui manque » (Le Devoir, 26 janvier 1937, p. 6). Comme l’attribution de passeports aux inter-brigadistes relevait d’Ottawa, Duplessis évoquait la responsabilité du gouvernement fédéral : « Je dis que si on est rendu à avoir ici une organisation telle que les passeports puissent être obtenus des autorités fédérales sans que celles-ci en aient connaissance, je dis qu’on est rendu loin, car je ne veux pas croire un instant que les autorités fédérales soient complices. »

Duplessis souhaitait l’adoption par le fédéral de l’équivalent de la « loi du cadenas », qu’il fera adopter au Québec en mars 1937 et qui rendait illégales les activités et la propagande communistes. À la rigueur, Duplessis espérait que le communisme sous toutes ses formes soit purement et simplement criminalisé, comme ce fut jadis le cas avec l’article 98 du Code criminel, adopté au fédéral par le gouvernement d’Union en 1919. Quoi qu’il en soit, la vision de Duplessis allait pour une rare fois s’harmoniser avec celle d’Ottawa en ce qui concerne la guerre civile espagnole.

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 17 juillet 2016 14 h 26

    La légende de la photo indique ceci :

    «Des Canadiens reviennent au pays après avoir combattu dans la guerre civile espagnole.»

    Ces Canadiens m'ont l'air pas mal de bonne humeur et propres après avoir connu la guerre en Espagne, les privations, les blessures, les dissensions, etc. En outre, plusieurs sont revenus en sachant la défaite assurée. Bref, sommes-nous certains qu'ils n'étaient pas plutôt sur leur départ?