Claude Gauvreau le visionnaire

Une scène de «La charge de l’original épormyable», avec Jean-Guy Viau et Robert Gravel, en 1974
Photo: TNM Une scène de «La charge de l’original épormyable», avec Jean-Guy Viau et Robert Gravel, en 1974

Il y a quelques jours, on soulignait le 45e anniversaire de la mort tragique de Claude Gauvreau, poète et dramaturge. Sur les réseaux sociaux circulait une interview qu’accordait Claude Gauvreau à Radio-Canada lors de la présentation de La charge de l’original épormyable par le Groupe Zéro au Gesù en 1970. Le spectacle a été joué sept fois avant d’être interrompu subitement pour des raisons assez obscures. J’ai assisté à une des sept représentations. L’avant-dernière, je crois. Jeune artisan du théâtre, intéressé par l’écriture et l’avenir de la dramaturgie québécoise, je me souviens d’avoir été renversé par la première partie de cette pièce atypique.

J’y rencontrais une innovation dramaturgique sans précédent. Puis, comme beaucoup d’autres, j’ai assisté à plusieurs productions des plus importants textes du dramaturge. J’y demeurais la plupart du temps perplexe. Je saluais l’audace de l’écriture mais je demeurais soit agacé par la récurrence du thème du poète incompris, soit embarrassé par le travail expérimental d’une langue pourtant magistralement maîtrisée, soit par certains choix de mise en scène. Pas facile de monter les pièces de cet auteur hors norme. Les metteurs en scène s’y sont attaqués avec beaucoup de courage et d’inspiration. Mais les productions dérapaient parfois. Peut-être était-ce l’attitude la plus souhaitable devant une matière aussi explosive ? En laissant les mots respirer comme ils le suggèrent. Dans la plus grande liberté.

Photo: ONF Claude Gauvreau

Récemment, dans la foulée d’un projet personnel d’écriture que je dois mener à terme, j’ai dû traverser de bout en bout les Oeuvres créatrices complètes de Claude Gauvreau réunies en un seul magnifique volume publié aux éditions Parti Pris en 1977. Quelle ne fut pas ma surprise de me retrouver devant une oeuvre encore plus éblouissante que je ne l’avais prévu. D’une étonnante actualité. J’y rencontre une source d’inspiration intarissable qui n’a pas vieilli d’un poil. Mieux. La démarche de l’écrivain rejoint plus que jamais les sensibilités du nouveau siècle. L’oeuvre de Gauvreau est « absolument moderne », pour reprendre le célèbre mot d’ordre d’Arthur Rimbaud, autant dans ses poèmes que dans son théâtre.

Je comprends à présent pourquoi un Jean-Pierre Ronfard, infatigable sourcier, ait été tant intéressé par les textes de l’inventeur de la langue « exploréenne ». Ronfard voyait en Gauvreau ce que je ne percevais pas encore à l’époque : un écrivain révolutionnaire qui chambardait autant la poésie contemporaine que la dramaturgie. J’aime penser qu’une des sources de l’extraordinaire audace des spectacles de Ronfard à la fin de sa vie se retrouve dans sa fréquentation assidue des écrits iconoclastes de l’auteur des Oranges sont vertes. Les textes de Gauvreau constituent un chantier inouï de nouvelles pistes de recherches théâtrales. Je félicite d’ailleurs les compagnies institutionnelles de s’être intéressées au bon moment à cet auteur difficile d’accès mais incontournable pour un Québec qui, à l’aube des années 70, accédait à la modernité. Ce qui est étonnant dans ma relecture, c’est de constater à quel point l’oeuvre de Gauvreau est encore aujourd’hui d’une puissante originalité. Son style ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même. Sans être de cette école de l’absurde qu’incarnaient Beckett ou Ionesco ni de celle de ce surréalisme défini par André Breton, des auteurs qu’il connaissait très bien, Gauvreau remet en question radicalement cette manière psychologique et réaliste d’aborder le théâtre. Il s’attaque à la langue et propose des mises en espace inouïes, formalistes certes mais jamais gratuites. Car Gauvreau exprime aussi le social, tout en révolutionnant les formes.

En ces temps où notre dramaturgie souvent piétine et semble en panne de sens, où notre poésie manque de renouvellement, je conseille à chacun de nous de replonger dans les oeuvres complètes de cet auteur visionnaire. Ses intuitions méritent d’être revisitées, afin de nous mener encore plus loin dans cette exploration vitale de notre imaginaire dont Gauvreau aura été un des principaux pionniers.

7 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 15 juillet 2016 02 h 53

    Merci !

    Très pertinent rappel sur la nécessité littéraire nord-américaine toujours à réactualiser pour les francophones.
    En commençant par la nôtre, d'actualité, les Québécois...
    Merci Monsieur Lavigne.

    Question au Devoir : qui est la comédienne sur la photo, son nom semble avoir été oublié de mention dans son descriptif ?

    • Gilbert Turp - Abonné 15 juillet 2016 08 h 53

      Je ne suis pas 100% certain, mais je crois que c'est Han Masson...

    • Stéphanie Deguise - Inscrite 15 juillet 2016 18 h 13

      Oui! C'est bien Han Masson!

    • Yves Côté - Abonné 16 juillet 2016 03 h 24

      Merci Madame Deguise et Monsieur Turp.
      Oui, c'est elle... Je ne l'avais pas reconnue.
      Excellente comédienne. D'ailleurs, cela me donne l'occasion de me demander pourquoi on ne la voit pas plus souvent sur nos planches ???
      Enfin, tel va la vie commerciale des choses et des êtres, sans doute ?

      Salutations à vous deux.

  • Aline Boulanger - Abonné 15 juillet 2016 04 h 38

    Nom de la comédienne

    Pourquoi ne pas avoir identifié la comédienne?

  • Michel Lebel - Abonné 15 juillet 2016 10 h 38

    Du très grand théâtre!

    Inoubliable cette Charge de l'orignal épormyable extraordinairement joué en rôle titre par Jacques Godin en 1989, au Quat'Sous. Vraiment inoubliable!

    M.L.

    • Gilbert Turp - Abonné 15 juillet 2016 16 h 42

      Oui, un très grand moment, dans la mise en scène d'André Brassard.