Y a-t-il vraiment eu débat?

Le débat qui a conduit à l’adoption de la loi C-14 portant sur l’aide médicale à mourir s’est déroulé dans un climat marqué par la dignité et la réserve, aussi bien à la Chambre des communes du Canada qu’au Sénat. Ce qui n’empêche point de s’interroger sur son véritable enjeu et sur ses conséquences éthiques et sociales. Car subsistent des ambiguïtés et des malentendus qu’il faudra bien dissiper un jour ou l’autre.

Une ambiguïté majeure a trait à la signification de l’expression aide médicale à mourir, qui constitue une façon détournée de parler d’euthanasie ou encore de suicide assisté. Elle prête à confusion. Je connais des gens qui s’opposent à l’euthanasie et au suicide assisté mais se déclarent favorables à l’aide médicale à mourir. Ils confondent celle-ci avec le recours aux soins palliatifs.

Ceux-ci sortent grands perdants du débat. On les a oubliés. Or ils pourraient répondre très largement et mieux que ladite aide médicale à mourir aux attentes de gens aux prises avec des souffrances très lourdes à supporter, ce que vise en principe la nouvelle loi. Mais on n’a rien prévu pour les rendre plus accessibles. On s’est comporté comme si l’euthanasie et le suicide assisté étaient les seules solutions valables. On a cautionné une aide médicale à mourir de portée limitée, entourée de certaines mesures de contrôle, tandis qu’on a mis au rancart les vastes possibilités d’une stratégie efficace de soins palliatifs.

Au fait, y a-t-il eu vraiment débat ? Au sein des instances politiques, sans doute. Dans les médias, bien peu, car ce sont des porte-parole d’une pensée unique qui ont monopolisé le discours, donnant l’impression que l’affaire était close et qu’une seule conclusion s’imposait de soi.

Je note par exemple que n’eût été le recours à mon ordinateur et à mon courriel, je n’aurais pu savoir que des groupes religieux d’allégeances diverses avaient exprimé à plusieurs reprises des opinions qui auraient mérité d’être connues du grand public et faire partie du débat. Mais ces opinions avaient le défaut d’aller à l’encontre du discours dominant. Sauf un rare et faible écho qu’on leur a accordé, elles ont glissé sous le radar. Il en est résulté un débat à sens unique, voire plus une apparence de débat qu’un échange réel.

La loi sur l’aide médicale à mourir s’appuie sur un consensus politique plus ou moins préfabriqué. Elle ne s’appuie pas sur un consensus social éclairé. Il faudra à l’avenir vivre avec cette disjonction et accepter que cohabitent des choix éthiques divergents. Ce qui devrait logiquement permettre un espace pour l’objection de conscience à laquelle auront recours des professionnels de la santé. Autrement, on subirait la tyrannie d’un consensus politique sui generis qui projetterait l’image d’une démocratie un peu boiteuse.

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8 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 15 juillet 2016 07 h 35

    C'est bizarre

    J'ai l'impression inverse, celle que le débat est monopolisé par les groupes religieux qui s'opposent à la liberté de choix, qu'il s'agisse de l'aide médicale à mourir ou l'avortement.

  • Michel Lebel - Abonné 15 juillet 2016 09 h 16

    La victoire du faux

    Les Québécois, en général préfèrent les consensus, vrais ou faux, au débat. Et ceci contrairement aux Français. Dans le cas de l'aide médicale à mourir, nous sommes devant un faux consensus, car les mots sont faux, camouflent le réel.
    Le chose vraie est que nous sommes ici devant l'euthanasie et le suicide assisté et ces deux mots sont considérés par plusieurs comme tabous. Le vrai débat n'a donc pas eu lieu; la classe médiatico-politique a mené le bal du faux, de l'euphémisme et du mensonge. Une certaine pensée unique a triomphé: elle se couvre maintenant dans le manteau de la loi. Mais le manteau demeure toujours faux.


    Michel Lebel

  • Jeannine I. Delorme - Abonnée 15 juillet 2016 09 h 22

    Donner la mort

    Merci Monsieur O'Neil, votre texte me réconcilie avec cette question qui boîte du côté gauche. Vous avez raison et il est bon de le lire sous la plume d'un homme dont la valeur ne fait aucun doute. À la suite d'un récent article, j'ai opiné dans ce sens et on m'a répondu que je n'avais pas le droit de juger. Est-ce que chacun ne juge pourtant pas toujours quelqu'un lors d'un débat ? Si ce n'est n'est la personne c'est au moins son opinion. Cette loi est un déguisement pour un geste très discutable. Donner la mort n'est pas banal, quelque soient les circonstances. Encore une fois, merci pour votre fine analyse.

  • Yvon Bureau - Abonné 15 juillet 2016 09 h 47

    Il y a eu débat. J'en fus. Vous?

    «La loi sur l’aide médicale à mourir ... ne s’appuie pas sur un consensus social éclairé.» J'ai tout vu et entendu lors de la Commission sur la question de mourir dans la dignité et lors du débat sur le projet de loi ; j'y fus témoin et expert. J'ai tout suivi les suites du Jugement UNANIME de la Cour suprême du Canada du 6 février 2015; ainsi que les suites des différents comités, du Projet de Loi C-14, du débat au Sénat et de l'adoption de C-14 par la Chambres des Communes le 17 juin 2016.

    Selon moi, la Loi fédérale sur l'Aide médicale à mourir s'appuie sur un large consensus social éclairé. Et plus de 80% de la population, plus éclairée et toujours plus intelligente que certains le laissent croire, est en faveur.

    Parlons de terminologie appropriée. L'expression Aide médicale à mourir, elle est celle de la population. «Docteur, aidez moi à mourir» «Docteur, agonisant et douleurant, aidez moi à en finir de mourir, à terminer ma vie» «Docteur, aidez moi à partir». Dans mes plus que 30 années de promotion des droits, libertés et responsabilités de la personne en fin de vie, je n'ai jamais entendu un mourant dire à son médecin «Euthanasiez-moi. Tuer moi. Suicidez-moi. Aidez-moi à me suicider» Jamais. «Docteur, aidez-moi à mourir, aidez moi à terminer mon agonie qui n'en finit pas, aidez moi à partir, à finir ma vie», voilà comment la population s'exprime, comment le peuple parle.

    Parlons, entre vous et moi qui avons bien connu le monde religieux catholique, parlons d'une terminologie inappropriée, soit celle des Évêques catholiques canadiens et leur porte-parole Mgr Noël Simard. «Le Canada légalise le meurtre. Tuer. Mettre à mort. Homicide». Avec toutes vos connaissances et votre hauteur de pensée, vous devriez leur parler avant que plusieurs d'entre-nous soyons accusés de complicité de meurtre !

    Vous rêvez de «vastes possibilités d’une stratégie efficace de soins palliatifs» Nous rêvons de soins appropriés et PERSONNalisés de fin de vie.

    • Pierre R. Gascon - Inscrit 15 juillet 2016 20 h 51

      Durant vos trente années mentionnées est-il juste et bon de rendre hommage aux soignants et à leur expertise autorisée concernant la médecine palliative.

      Les recommandations de bonne pratique élaborées par les instances compétentes ne tracent-elles pas de mieux en mieux le chemin sûr et responsable d’une médecine palliative qui sait prendre soin de chaque personne en fin de vie en respectant ses souhaits, en bannissant l’obstination déraisonnable, en apaisant les souffrances, en permettant à l’équipe soignante d’être là au temps de l’agonie, en accompagnant les familles et en les associant aux décisions de soin.

  • Yvon Bureau - Abonné 15 juillet 2016 11 h 09

    Parlant consensus et terminologie

    Monsieur O’Neill, je profite de votre lettre pour vous dire qu’il n’y a pas eu un consensus, pas du tout, sur la Loi fédérale sur l’Aide médicale à mourir, votée majoritairement le 31 mai aux Communes (186 pour, 137 contre) et le 17 juin au Sénat (44 pour, 28 contre). Vous savez qu’elle est déjà contestée devant les tribunaux, en Colombie-Britannique/Cas Lamb; à raison, car trop restrictive; plusieurs constitutionnalistes et juristes vont en ce sens. Ce qui est triste et honteux, même cruel, c’est que la reconnaissance de cette inconstitutionnalité de la Loi C-14 passera et se fera sur le dos et dans le lit de personnes en fin de vie ou à la fin de leur vie.

    Terminologie. La loi porte le nom : Loi fédérale sur l’aide médicale à mourir. Et c’est cohérent avec la terminologie de la conclusion du Jugement unanime de la CSC du 6-2-2015. «l’aide d’un médecin pour mourir ». Lisez par vous-mêmes. «L’alinéa 241b) et l’art. 14 du Code criminel portent atteinte de manière injustifiée à l’art. 7 de la Charte et sont inopérants dans la mesure où ils prohibent l’aide d’un médecin pour mourir à une personne adulte capable qui (1) consent clairement à mettre fin à sa vie; et qui (2) est affectée de problèmes de santé graves et irrémédiables (y compris une affection, une maladie ou un handicap) lui causant des souffrances persistantes qui lui sont intolérables au regard de sa condition. »

    À la re-re-lecture de votre article, j'en conclue qu'il est passablement boiteux.