La sous-estimation annoncée des émissions de GES

«Sur 40 ans, on peut estimer de manière prudente qu’au moins 6,6 milliards de tonnes de dioxyde de carbone seraient émises en amont et en aval par le produit transitant par Énergie Est», soutient l'auteur.
Photo: ICI Explora «Sur 40 ans, on peut estimer de manière prudente qu’au moins 6,6 milliards de tonnes de dioxyde de carbone seraient émises en amont et en aval par le produit transitant par Énergie Est», soutient l'auteur.

Le gouvernement de Justin Trudeau a promis une nouvelle approche pour comptabiliser les émissions de gaz à effet de serre (GES) liées aux projets d’oléoducs. Mais il est déjà clair à ce jour que l’approche fédérale d’évaluation des émissions de GES ne reposera pas sur une analyse complète de cycle de vie du pétrole transporté du puits à la roue et sur la durée de vie des oléoducs. Cette « évaluation » sous-estimera donc les émissions totales réelles associées au mégaprojet Énergie Est qui transporterait 1,1 million de barils par jour.

La Commission du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) sur le projet Énergie Est, mandatée en vertu de l’article 6.3 de la Loi sur la qualité de l’environnement, dont les travaux ont été suspendus, avait commencé à étudier le problème des émissions globales des GES liées au projet d’oléoduc. Des experts d’Environnement et Changement climatique Canada (ECCC) lui ont présenté la méthode envisagée par le fédéral pour en estimer le volume. L’AQLPA, comme d’autres intervenants, a critiqué les limites de l’approche fédérale dans son mémoire déposé au BAPE, toujours pas accessible au public sur son site, et lors de la consultation publique menée par ECCC.

Un torpillage ?

L’affirmation du premier ministre Couillard du 11 mai à l’Assemblée nationale selon laquelle il appartenait au fédéral d’évaluer les émissions de GES associées au projet d’oléoduc est venue torpiller, en quelque sorte, le travail amorcé par le BAPE. Elle contredit une motion unanime de l’Assemblée nationale du 6 novembre 2014 qui demandait au gouvernement « d’inclure la contribution globale du projet Énergie Est aux changements climatiques et aux émissions de gaz à effet de serre dans le mandat confié au BAPE ».

Plusieurs facteurs contribuant aux émissions des sables bitumineux seront écartés de l’évaluation fédérale

 

On pourrait certes penser que le fédéral fera le travail, alors pourquoi dédoubler les efforts ? Mais plusieurs facteurs contribuant aux émissions de GES des sables bitumineux seront écartés de l’évaluation fédérale au dire même d’ECCC. Par exemple, le carbone libéré ou qui ne sera plus absorbé par les forêts et les tourbières par suite des changements d’usage des terres liés à l’extraction pétrolière ; ou les émissions produites en amont par le gaz naturel acheté par les pétrolières pour fluidifier le bitume dans les procédés d’extraction par injection de vapeur (dits in situ) ; ou encore le potentiel de réchauffement du méthane à court terme, systématiquement et universellement négligé, qui est 84 fois plus puissant que celui du dioxyde de carbone sur 20 ans.

Le nouveau processus d’analyse fédérale des GES se déroule en parallèle de l’enquête de l’Office national de l’énergie. Le gouvernement Trudeau devra intégrer cette analyse dans son évaluation finale du projet Énergie Est selon une procédure encore obscure. M. Couillard a beau clamer sa volonté de réduire les GES, il ne se donnera pas les moyens d’avoir un levier sur cette question par rapport au fédéral si le BAPE en était dessaisi. Veut-il vraiment abdiquer sa responsabilité et se lier les mains au fédéral sur cette question critique ?

L’importance du cumul

TransCanada admet que son pipeline s’accompagnerait d’une hausse de la production des sables bitumineux de près de 40 %, ce qui augmenterait les émissions en amont de dioxyde de carbone (CO2) de quelque 33 millions de tonnes par année (témoignage du vice-président Louis Bergeron aux audiences du BAPE). Mais les émissions globales cumulées par le biais de cette infrastructure sont passées aux oubliettes. Les experts du climat du GIEC soutiennent que pour maintenir la hausse moyenne de la température globale sous les 2 °C d’ici 2100, l’objectif de l’accord de Paris, un volume limité de CO2 peut être émis dans les prochaines décennies. Il y a un budget carbone mondial à respecter. Calculer le cumul des émissions globales selon le cycle de vie du produit et sur la durée de vie de l’ouvrage est donc crucial pour estimer la part qu’aurait Énergie Est dans ce budget.

La durée de vie annoncée de l’oléoduc est de 40 ans, mais c’est un minimum si la demande persiste ! Le projet Énergie Est dit noir sur blanc que la durée de vie théorique des pipelines est « indéfinie » avec l’entretien nécessaire. D’ailleurs, l’oléoduc Ultramar, entre Lévis et Montréal, mis en service en 2012, est prévu pour durer 80 ans… Ce projet a été piloté par Louis Bergeron, actuel vice-président d’Oléoduc Énergie Est pour le Québec et le Nouveau-Brunswick.

Sur 40 ans, on peut estimer de manière prudente qu’au moins 6,6 milliards de tonnes (Gt) de dioxyde de carbone seraient émises en amont et en aval par le produit transitant par Énergie Est. C’est un volume 80 fois plus important que les émissions totales du Québec de 2014. Sur 80 ans, les émissions s’élèveraient à au moins 13,2 Gt CO2, ou 160 fois les émissions du Québec de 2014 ! C’est un volume d’émissions équivalent à celui que de 1,15 à 3,3 milliards de véhicules émettraient sur un an… Rien d’anodin, avant même une analyse complète du cycle de vie…

Les signes de dérapage climatique s’accentuent année après année. Les scénarios d’atténuation des émissions du GIEC reposent tous sur des technologies dites « d’émissions négatives » de GES qui n’ont pas fait leurs preuves à l’échelle requise. Il est donc vital de réduire ou de stopper la production et la consommation des énergies fossiles si on veut vraiment limiter les émissions de GES. « Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde », a dit Archimède. En refusant de servir de paillasson au pipeline Énergie Est, le Québec formerait un solide point d’appui pour démultiplier les réductions de GES au Canada et dans le monde.

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13 commentaires
  • François Beaulne - Abonné 15 juillet 2016 00 h 51

    Autre capitulation de Couillard

    « Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde », a dit Archimède. En refusant de servir de paillasson au pipeline Énergie Est, le Québec formerait un solide point d’appui pour démultiplier les réductions de GES au Canada et dans le monde.'
    Tout à fait d'accord. Mais au rythme où Couillard et son ministre de l'environnement Heurtel accumulent les capitulations en matière d'environnement pourquoi ne pas tout simplement rouvrir les discussions constitutionnelles et céder tout de bon le secteur entier au fédéral. Ça lui éviterait des dépenses et lui permettrait d'augmenter son surplus budgétaire

  • Yves Côté - Abonné 15 juillet 2016 03 h 32

    Le Pit promet...

    Le Pit "a promis une nouvelle approche pour comptabiliser les émissions de gaz à effet de serre (GES) liées aux projets d’oléoducs" ?
    Hum...
    Dans un discours solonel télévisé à la fin du premier référendum, Môsieur son père, le PET, les trémolos dans la voix, avait promis de transformer les choses pour donner aux Québécois l'occasion de redevenir de fiers Canadiens, eux qui ne cessaient d'être minoriser en tout chez eux mêmes.
    Résultats : Rapatriement de la Constitution, Nuit des Longs Couteaux en version canadienne et plus de dix ans de sparages politiques pour en arriver à ce qu'aujourd'hui, aucun Québécois qui se respecte n'accepterait d'intégrer la dite-constitution canadienne alors qu'aucun Canadien n'accepterait d'accorder plus de droits aux Québécois, eux tenus toujours plus loin de leurs besoins linguistiques, culturels et développemantaux historiques.
    Fait que, admettons que pour la nature véritablement salutaire des promesses actuelles de junior sur l'environnement au Québec, j'sais pas pourquoi mais "moé", j'ai pas une miette de confiance dans le "beau bonhomme".
    Même pas une "tite" de "tite" minuscule miette...

    Tourlou !
    Et s'cusez-là ?

  • Claude Bariteau - Abonné 15 juillet 2016 05 h 19

    Excellent texte

    Merci de ces précisions.

    En révélant les lacunes des évaluations canadiennes des émissions de GES, dont la procédure demeure obscure, vous questionnez le silence imposé au BAPE par un premier ministre qui a choisi de nous (Québécois et Québécoises) faire tout petits, aveugles et ignares alors que le BAPE est là pour nous éclairer et nous instruire, ce qui permet de se comporter collectivement en grands.

    Or, ce PM, qui s'estime bizarrement un grand, se soumet à l'ONE qui n'entend pas tenir compte des émissions, accepte de composer avec Trans-Canada qui se rit de lui et fera de même avec le Canada, qui tranchera en 2018, juste avant les élections québécoises.

    Que dira-t-il en 2018 ? Qu'il faut protéger le Québec comme il dit vouloir protéger Anticosti ? Ou que le projet ÉnergieEst est acceptable parce qu'il l'est par le Canada ? Comme il accepte l'ordre canadien, je ne pense pas que les émissions de GES seront sa préoccupation, car il a déjà extrait ce dossier du BAPE pour que le PM Trudeau puisse décider selon une procédure à déterminer, comme avec la loi de clarification. Ce sera selon l'air du temps...

    C'est tout dire.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 15 juillet 2016 10 h 26

    Finallement peut-on

    dire que notre PM Couillard qui se croit "grand"manque de couilles ou est-ce un terme défendu par politesse et civisme ou encore non-parlementaire.Prendre position et avoir une vision et le role d un chef d'État,et non de palabrer un jour et le lendemain dire le contraire ou pire laisser les autres décider a sa place.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 15 juillet 2016 10 h 45

    Un point d'appui...

    Je lisais hier, dans une chronique ou commentaire, peu importe, la réflexion suivante: mais où sont nos élus...québécois ? ceux pour lesquels nous avons voté au municipal, au "provincial" (hélas encore), à tous les échelons d'un pouvoir...électoral? oui, où sont-ils tous? si c'est comme à la guerre, ils sont sûrement retranchés dans leurs casernes....bien peinards. Ils attendent peut-être que les soldats (journalistes, citoyens, environnementalistes, activistes etc etc) sonnent la charge... avant de se mouiller?!

    PS Les médias ont leur part de responsabilité...citoyens, ils sont aussi.
    Donnez-nous plus de "visibilité".