Anatomie d’une anti-oppression mégalomane

Il y a cent ans, le psychanalyste Sigmund Freud déclara avoir découvert les fondements de l’inconscient humain. Aujourd’hui, un lecteur du Devoir reprend la démarche freudienne. Mieux encore, il donne des noms à ce qu’il voit, caché dans l’esprit de chacun, à son insu. Le sexisme. Le racisme. L’homophobie. Mais serions-nous vraiment tous coupables de ce qu’il croit voir ?


Le propos de Gabriel Villeneuve contient trois éléments, relativement à des problèmes sociaux : une intention, une interprétation et une solution. La bonne intention est le désir de combattre les nombreuses difficultés de différents groupes sociaux, notamment les Noirs, les femmes et les minorités sexuelles (homosexuels, transsexuels et autres). Loin de nous l’idée de contester une telle intention. Mais il ne nous suffit pas d’afficher de bonnes intentions, il faut aussi voir comment un problème est diagnostiqué.


Car, pour prouver les préjugés collectifs, Villeneuve propose une grille d’analyse. Elle consiste à diviser le genre humain entre les opprimés et leurs oppresseurs, puis à tout expliquer par cette division. Les opprimés seraient les Noirs, les femmes et les minorités sexuelles. Les oppresseurs seraient les Blancs, les hommes et les hétérosexuels. Tout s’expliquerait par l’oppression que les oppresseurs déploieraient contre les opprimés. Un homme noir est abattu par un policier blanc ? Une seule explication légitime : « De vieux préjugés raciaux induisent chez les policiers un comportement souvent démesurément violent […] auprès de personnes de couleur. » Un homme noir abat des policiers ? Le pauvre tireur souffrait de ce que la société lui aurait inculqué, une « détresse psychologique violente, trop souvent fatale ». En d’autres mots, le geste d’un Blanc ne peut être que le fruit des privilèges et de conditionnements sociaux associés à sa race. Celui d’un Noir ne peut être que le résultat des maux qui lui sont infligés par une société diabolique et raciste. Cela rappelle le propos de l’universitaire Peggy McIntosh, qui était incapable d’associer ses succès professionnels à autre chose que sa peau blanche et d’interpréter les souffrances imposées à un Noir autrement que par sa race. Pourtant, des données statistiques montrent que la réalité est beaucoup plus complexe. Noirs et Blancs sont victimes de bavures policières, de pauvreté et de violences. Aussi, n’oublions pas une triste réalité : la majorité des Afro-Américains victimes de meurtre tombent sous les coups de leurs pairs raciaux. Ces faits sont omis par l’auteur, dont les analyses sont surtout des amalgames. Aussi, elles tendent à diviser moralement les humains. D’un côté, ceux d’une majorité puissante et inconsciemment maligne. De l’autre, ceux de minorités opprimées, innocentes, à libérer.


Mais Villeneuve ne fait pas qu’annoncer ses bonnes intentions et son interprétation des problèmes sociaux d’aujourd’hui. Il annonce aussi la solution. Vu que nous serions tous des êtres inconsciemment racistes, sexistes et homophobes, Villeneuve déclare « [qu’]un travail de déconstruction considérable [est] à effectuer ». Il faudrait déboulonner les multiples valeurs et conduites associées à la majorité oppressive afin d’assurer un avenir radieux, sans haine, pour tous. Rien de moins. Dans ce discours, on peut difficilement s’empêcher de percevoir une certaine mégalomanie. L’auteur prétend non seulement connaître les fondements secrets de notre société, mais il prétend aussi disposer des connaissances pour la remplacer par quelque chose de mieux. On peut douter de l’ambition d’un tel propos, mais aussi s’inquiéter du fait qu’il cache mal une tendance à vouloir catégoriser moralement les groupes sociaux. Avec ses amalgames, l’auteur semble insinuer que, sous les multiples facettes de la diversité humaine, il n’existe que deux catégories sociales et morales. Une, celle des oppresseurs, qui doit être inhibée, diminuée, et l’autre, celle des opprimés, qui doit pouvoir fleurir sans entraves. Cette vision dichotomique révèle ses effets pervers lorsque l’auteur partage une réflexion sur les préférences des hommes gais. Villeneuve déclare qu’un homme gai qui n’approuve pas les « comportements traditionnellement féminins » chez d’autres hommes gais serait en train d’intérioriser « le discours homophobe qui différencie “ l’homme ” de “ la tapette  ». Sous couvert d’un propos émancipateur, l’auteur ne fait que séparer les désirs sexuels humains légitimes de ceux qui ne le sont pas. Certains homosexuels risquent de voir là une triste ironie qui semble avoir échappé à Villeneuve. En somme, on voit que ce dernier propose une solution d’apparence grandiose mais qui ne ferait que diviser de nouveau le genre humain entre dignes et indignes, selon les préférences de l’auteur.


Pour terminer, le discours de Villeneuve, qui est aussi celui de plusieurs personnalités médiatiques et universitaires, ne doit pas être jugé que par ses bonnes intentions. Il doit aussi être jugé quant à la rigueur de ses analyses et pour les conséquences possibles des solutions qu’il propose. Sur ces deux derniers points, on peut bien douter de la capacité du discours de Villeneuve à bien décrire et à combattre les maux qu’ils nomment.

11 commentaires
  • Jacques Pellerin - Abonné 14 juillet 2016 06 h 22

    Lecteur fidele

    Il est enfin rafraichissant de voir une réponse nuancée au lieu de la polarisation qu'on nous envoie constamment (et non, personne n'a le monopole de la vertu)

    A mes yeux, la crise raciale vécue aux USA est un symptome d'une crise sociale. Depuis 30 ans, de plus en plus de gens vivent de plus en plus de précarité. Dans ce contexte, chacun se réfugie dans son clan (pour avoir de l'aide, des modèles etc), et les tensions entre les clans augmentent.

    Et pourquoi cette précarité?, pourquoi a-t-on coupé autant dans les services?

    Quand on est en face d'un problème, il existe deux comportements:
    -Trouver un coupable (c'est le choix de tous ces biens-pensants, qui nous font la morale)
    -Trouver une solution (c'est un peu plus difficile, je l'avoue)

    • Johanne St-Amour - Abonnée 14 juillet 2016 12 h 19

      La recherche d'un.e coupable, l'autoflagellation aussi, on dirait bien.

      Le texte de Gabriel Villeneuve «Lettre d’un homme raciste, sexiste et homophobe » s'apparente d'ailleurs beaucoup à la culpabilité engendrée par les féministes de l'analyse intersectionnelle: les Blancs, les hétérosexuel.les, les riches, et les gens en santé ont des «privilèges».

      On en a encore un aperçu dans cet article de la Gazette des femmes encore ce mois-ci : https://www.gazettedesfemmes.ca/13174/des-hommes-et-de-linvisibilite/

      Et les critiques ne s'adressent pas qu'aux hommes. À l'émission Medium Large ce printemps, on parlait de «féministes de luxe». À partir de quel montant, est-on une féministe de luxe? Mystère et boule de gomme. Mais Aurélie Lanctôt s'en est prise aux entrepreneures de l'effet A: pas correcte d'être entrepreneure dans le monde de l'intersectionnalité!!!

      Paradoxalement, lorsque des gens dénoncent des «privilèges» c'est qu'au bout du compte, ils aimeraient bien avoir ces privilèges. Ou il semblerait qu'il faudrait «tirer tout le monde vers le bas» pour que tous, nous soyons «déprivilégiés»?

      Malheureusement, la Fédération des femmes du Québec a embrassé cette théorie et plusieurs féministes se plaignent qu'on tente de gré ou de force de l'imposer à tous les groupes de femmes. D'ailleurs, plusieurs ont décroché de cette fédération.

      Autre paradoxe, ces féministes encensent allègrement la décriminalisation de la prostitution (comme QS qui adhère également à cette culpabilité intersectionnelle), tout en défendant des religions intégristes, sauf la catholique qui ne méritent que critiques, comme le démontre encore l'article mentionné de la Gazette des femmes.

      Ce qu'on appelle la 3e vague féministe, est-elle réellement féministe? En tous les cas, ses analyses noient carrément le patriarcat.

  • David Cormier - Abonné 14 juillet 2016 07 h 01

    Une réponse à méditer

    Je suis entièrement d'accord avec vous. Les tenants de le nouvelle gauche radicale voient tout problème à travers leur prisme d'analyse simpliste, où l'homme blanc hétérosexuel est l'oppresseur et les groupes minoritaires sont les opprimés.

    Je dois avouer que c'est un cadre assez rassurant, car il évite d'avoir à réfléchir et à trouver de réelles solutions : ce prisme d'analyse offre des solutions toutes faites pour tous les problèmes. Ces solutions consistent la plupart du temps à proposer un travail de "déconstruction", c'est-à-dire de modifier la réalité pour la faire entrer dans le prisme d'analyse de la gauche radicale qui a réponse à tout.

    Pourtant, ces extrémistes de la bien-pensance, si prompts à dénoncer les "amalgames", ne se gênent pas pour en commettre eux-mêmes, comme vous le soulevez dans le cas du texte de M. Villeneuve. Ce qui est inquiétant, c'est que leur discours est relayé par les médias souvent sans aucune analyse critique. De plus, les tenants de cette gauche radicale semblent croire être les détenteurs d'une grande vérité, et il est impossible d'argumenter avec eux, sans être taxé de d'homophobie, de xénophobie, de racisme, etc.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 14 juillet 2016 13 h 58

      Malheureusement M. Cormier, cette idéologie n'est pas que l'apanage de la gauche radicale, puisqu'elle s'est infiltrée depuis quelques années dans le féminisme relié à l'analyse intersectionnelle: là aussi les «privilèges» sont suspects: Blanc.h.es, riches, hétérosexuelles, trop en santé...

      Comme si j'étais responsable de la couleur de ma peau! Comme si la couleur de ma peau me prémunissait contre toutes agressions, contre toute pauvreté, contre la maladie! Comme si la richesse était une tare, comme s'il était anormal qu'une majorité des personnes soient hétérosexuel.le.s et en bonne santé. D'abord, il faudrait définir qu'est-ce que la richesse, qu'est-ce qu'être en bonne santé?

      C'est comme s'il y avait une projection de la propre culpabilité de ces gauchistes et intersectionnelles sur ces Blanc.he.s, riches, hétéros, et bien portant.e.s. (Et bien sûr plusieurs gauchistes radicaux sont aussi des intersectionnelles!).

  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 14 juillet 2016 07 h 33

    Vive le ' Libre de Penser ' !

    Vos deux propos , Sébastien Bilodeau et Gabriel Villeneuve sont essentiels !

    " Si tu diffères de moi , mon frère , loin de me léser , tu m'enrichis ."

    ( Antoine de Saint - Exupéry )

  • René Pigeon - Abonné 14 juillet 2016 10 h 17

    "une intention, une interprétation et une solution"

    Merci de rappeler qu’un « discours … ne doit pas être jugé que par ses bonnes intentions ; il doit aussi être jugé quant à la rigueur de ses analyses et pour les conséquences possibles des solutions qu’il propose. » Vous êtes candidat à la maîtrise en service social ; je crois que vous méritez qu’on vous décerne ce titre, monsieur Bilodeau.

  • René Bolduc - Abonné 14 juillet 2016 11 h 12

    Des statistiques

    Une remarque seulement sur un point : celui des Noirs tués par des policiers. Il n'y a pas augmentation du phénomène, mais déséquilibre :

    "Une récente étude publiée dans le Harvard Public Health Review montre que les cas de jeunes Noirs morts aux mains des autorités est en déclin important. En 1965, le ratio de jeunes (15-34 ans) morts à la suite d’une « intervention légale » était de 3,33 par 100 000 habitants pour les Noirs contre 0,44 pour les Blancs. Mais en 2005, ce ratio avait descendu à 0,94 pour les Noirs contre 0,37 pour les Blancs. En d’autres mots, le ratio était sept fois plus élevé que celui des Blancs dans les années 1960, mais n’est plus « que » de deux fois et demie plus élevé. Sur toute la période, de 1960 à 2010, 15 699 personnes sont mortes aux mains de policiers américains, dont 9934 étaient des jeunes. De ce sous-groupe, 42,3 % étaient des Noirs, soit trois ou quatre fois leur poids démographique." Hélène Buzzetti et Florent Daudens

    À consulter aussi : http://www.ledevoir.com/international/etats-unis/4