Le congé maternisant

Loin d’être seulement hormonal, ce qui est appelé communément le « cerveau maternel » est en fait créé à force de solitudes masquées derrière l’écran et de confinement dans des espaces de mamans.
Photo: martinedoucet Getty Images Loin d’être seulement hormonal, ce qui est appelé communément le « cerveau maternel » est en fait créé à force de solitudes masquées derrière l’écran et de confinement dans des espaces de mamans.

Salut à toi, lecteur-lectrice

En attendant ton arrêt de métro, entre deux gorgées de café, laisse-moi te décrire ce nouveau phénomène que j’appelle le « congé maternisant ». Prenons cinq minutes ce matin pour réfléchir à la question suivante : comment devient-on maman dans les quartiers bobos de Montréal ? Ou, plus particulièrement, par quel processus insidieux les femmes en congé de maternité se retrouvent-elles librement dans des espaces de socialisation ayant pour but de les transformer en parfaites mères de famille ?

Ce qui s’offre à nous ? Ateliers de couture et cours de cuisine afin d’assurer une transmission des savoirs traditionnellement féminins. Cours de cardio-poussette, zumba et yoga postnatal afin d’assurer un retour au ventre plat et satisfaire aux critères de beauté. Ateliers de discussion arborant des thématiques telles que la discipline, la diversification alimentaire, le développement psychomoteur. Sans parler des haltes d’allaitement offertes par les CLSC, où l’on retrouve les mêmes thématiques, ainsi qu’un soutien à l’allaitement, sujet que je me garderais bien de commenter.

Créer la mère d’aujourd’hui

Prétendant produire une programmation qui répond aux besoins et aux désirs des mères, ces espaces font bien plus que briser l’isolement des femmes à la maison, ils créent les mères d’aujourd’hui. Elles deviennent non pas des mamans, mais des expertes de la maternité. Grâce aux cours de RCR, au soutien à l’allaitement exclusif et aux ateliers sur le sommeil, elles se retrouvent donc responsables non seulement des besoins primaires du bébé — santé, alimentation et sommeil —, mais aussi de (sur)veiller à son bon développement moteur, social et psychosexuel. Et pour assurer une réelle paix sociale, maman a également accès gratuitement à divers ateliers sur la santé sexuelle de son couple, sur les relations à entretenir avec les grands-parents et sur la facilitation des ententes dans la fratrie. Bref, nutritionnistes, couturières, infirmières, ménagères, ergothérapeutes et distributrices à temps plein d’amour inconditionnel, les expertes de la maternité sont prêtes à répondre à toutes vos questions.

Blogues, groupes Facebook et autres ne manquent pas de vous rappeler que vous devez en tout temps savoir répondre aux besoins de bébés. À coups de notifications, vous faites face à des photos « pensez-vous que c’est de l’eczéma ? », des publicités « je viens d’acheter telle poussette, je ne peux plus m’en passer ! », des questionnements « bébé a 6 mois, je peux lui donner du raisin ? », des angoisses « elle a 9 mois elle ne marche pas encore, est-ce normal ? » et des grandes joies « enfin mon bébé a dormi 6 heures en ligne ! »

 

Faux choix

C’est pire que la situation des mères d’autrefois : celles d’aujourd’hui ont le sentiment d’être libres et de faire des choix. Or, les attentes de la société envers elles n’ont pas changé. Elles sont toujours majoritairement responsables des soins, de l’éducation des enfants, du travail domestique, et en plus de tout cela, leur performance se comptabilise en nombre de « j’aime » et de commentaires. Loin d’être seulement hormonal, ce qui est appelé communément le « cerveau maternel » est en fait créé à force de solitudes masquées derrière l’écran et de confinement dans des espaces de mamans. Ces lieux physiques ou virtuels censés briser notre isolement sont en réalité des espaces qui participent à la banalisation et à la normalisation du vécu de mèr(d)e et cela, par le fait même, tue toute animosité et tout désir de révolte. Les frustrations du quotidien qui, à une certaine époque, ont produit le populaire slogan « le privé est politique » sont aujourd’hui mises en commun, dédramatisées et normalisées dans la sphère privée/publique des réseaux sociaux ainsi que dans les organismes communautaires et les espaces publics. Le congé de maternité s’avère un moment d’aliénation maternel agrémenté de surconsommation de bébelles.

Le tout, financé par l’État.

Bon, allez, finis ton café tant qu’il est chaud, moi, je retourne à mes couches et à mon fil Facebook !

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9 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 14 juillet 2016 07 h 28

    La société a le dos large

    Je suis d'accord avec vous sur la situation, mais il faut regarder tout de même tout le portrait et non seulement la partie sociétaire.

    La grande majorité des mères que j'ai connues devaient supporter les "petites" remarques de leur mère ou de leur belle-mère quand ce n'était pas les soeurs ou belles-soeurs plus agées. Pas qu'un peu!

    Certaines mères sont maniaquement propres uniquement à cause des vacheries au sujet des centaines de maladies possibles que risque le cher poupon. On sait pourtant que c'est une cause connue de l'augmentation des allergies, rien n'y fait.

    Dans un monde où les générations sont bien définies parce qu'elles ne se chevauchent plus (je ne souhaite pas un retour en arrière), le passé embellit le rôle des anciennes au grand dam des actuelles. Celles-ci, prises dans un isolement à rendre folle, sont fragiles devant les leçons des doyennes et fragiles devant les marketeux de la maternité. La terreur, pas moins!

    La société dans ces conditions ne fait que refléter la situation vécue dans le microcosme familial. Et encore, je ne parle même pas des mères laissées pour compte, totalement seules et verrouillées dans leur panique. Il y en a beaucoup.

    La règle générale veut que le rapport mère-enfant est meilleur si la mère se sent généralement compétente et respectée.
    L'enfant, du moins au début, est si fusionnel qu'il s'en sent "bon objet" à travers sa mère et les gestes plus assurés que celle-ci pose.
    Ma belle-mère avait la facheuse habitude de me tasser physiquement quand venait le temps de changer ou nourrir un enfant. Elle était parfaitement convaincue de mon incompétence crasse alors qu'en fait un bébé se fiche d'être changé en 1 minute plutôt que 5. J'ai supporté parce que je savais qu'elle ne gâcherait pas mon plaisir avec mes bébés.
    Mais leur mère! Non seulement elle s'épuisait à se conformer, mais elle est devenue très dure envers ses soeurs et maintenant avec sa fille, eh oui. Dur à accepter.

    • Jacques Patenaude - Abonné 14 juillet 2016 10 h 07

      C'est vrai qu'on en met gros sur les mères, l'article est un peu un coup de guelle, mais il fait réfléchir. Ces dernières années on semble vouloir revenir à tout mettre sur le dos des mères. Pourtant il y a quelques années les pères étaient de plus en plus invités à prendre leur place. Changer une couche.... un homme est aussi habile à le faire qu'une femme. Le congé parental est accessible autant aux hommes qu'aux femmes mais on semble revenir dans le discours public au "tout à la maman". J'ai profité des premiers congés parentaux dans les années '80 et je me suis bien tiré d'affaires sans faire de cardio-poussette. On beurre la toast un peu trop épais avec tous ces "cours" et manuels de mamans parfaites. Mieux vaudrait promouvoir le partage des tâches entre les hommes et les femmes. Comme homme c'est un expérience que je n'aurais jamais voulut rater et il faut faire en sorte que ce soit la même chose pour les femmes. Les jeunes parents d'aujourd'hui ont à faire face à toutes ces "recettes" pour "fabriquer" un enfant parfait. Je leur souhaite d'apprendre à respirer par le nez et à partager la charge pour éviter à chacun l'épuisement et l'isolement social.

  • Céline Delorme - Abonnée 14 juillet 2016 07 h 52

    Surconsommation

    Surconsommation.
    Bien d'accord avec vous. En tant que féministe près de la soixantaine, je vois tristement les jeunes femmes de mon entourage qui s'angoissent: après avoir suivi les cours de langage pour bébés, de gymnastique pour bébés, de natation avec bébé, de technique ésotérique avancée pour simuler bébé, il y a toujours une autre mère en compétition qui aura suivi un cours de plus qu' elles: Angoisse, est-ce que je néglige mon bébé?
    Ceci bien sûr en plus de faire tous les petits pots soi-même à la maison avec des légumes bios, allaiter jusqu'à deux ans, etc, etc.
    Les femmes se sont dégagées de l'opression dénoncée dans les années 70, mais on s'angoisse par soi-même dans notre société de performance, et d'hyperconsommation. Au moins, s'en rendre compte peut aider à faire des choix éclairés.

    • François Dugal - Inscrit 14 juillet 2016 09 h 12

      Bien dit, madame Delorme.

  • Pierre Bernier - Abonné 14 juillet 2016 08 h 01

    Épaisseur du réel ?

    Peut-être une question de "choix", auxquels sont associés une responsabilité ?

  • Gilbert Turp - Abonné 14 juillet 2016 09 h 01

    La culture à la rescousse

    « Vivez si m'en croyez, n'attendez à demain,
    Cuillez dès aujourd'hui les roses de la vie. »

    Ronsard, dix-septième siècle.

    • Sylvain Auclair - Abonné 14 juillet 2016 09 h 53

      Cueillez, cueillez votre jeunesse :
      Comme à cette fleur la vieillesse
      Fera ternir votre beauté.

      Ronsard, seizième siècle.

  • Sylvain Lévesque - Abonné 14 juillet 2016 09 h 09

    cible ratée

    Il me semble que ce n'est pas le congé prolongé pour le nouveau parent qui soit en cause.
    À quand une critique frontale de l'aliénation par les réseaux dits "sociaux" qui sont pourtant l'antithèse du social ?
    Il n'y a rien de plus contradictoire en matière de maternité que de croire qu'on peut développer du lien maternel, et donner un sens à cette fonction, en consacrant du temps à une machine numérique constituée pour fabriquer des consommateurs.
    Je sais c'est difficile (l'addiction aux écrans étant ce qu'elle est), mais sortez de ce monde virtuel, et votre congé de maternité prendra un tout autre sens. À cet égard, votre finale m'a fait sourire, j'y ai décelé une belle autodérision.
    Et si le fait d'être mère vous fâche, et bien fâchez-vous dans le monde réel, ça provoquera sans doute des transformations salutaires autour de vous.