Tout ça pour ça?

Depuis deux ans, la stratégie budgétaire du gouvernement du Québec n’a pas suivi la recommandation de Christine Lagarde, la directrice générale du Fonds monétaire international. On a presque tout misé sur le retour rapide au déficit zéro et opté pour la thérapie de choc.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Depuis deux ans, la stratégie budgétaire du gouvernement du Québec n’a pas suivi la recommandation de Christine Lagarde, la directrice générale du Fonds monétaire international. On a presque tout misé sur le retour rapide au déficit zéro et opté pour la thérapie de choc.

Depuis cinq ans, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Christine Lagarde, n’a cessé de faire la recommandation suivante : « Il est impératif que le rééquilibrage des finances publiques se poursuive, mais aussi que les politiques macroéconomiques soutiennent la croissance. »

L’invitation de Lagarde au « soutien à la croissance » s’adressait surtout aux responsables de la politique budgétaire. En effet, la politique monétaire au Canada et ailleurs ne pouvait faire beaucoup plus puisque les taux d’intérêt avaient déjà été abaissés tout près du plancher zéro. (C’est encore le cas en 2016 !) De plus, en raison même de ces faibles taux d’intérêt, les nouveaux investissements publics en infrastructures, domaine où le Canada, comme plusieurs autres pays, avait accumulé du retard, ne coûtaient presque rien à financer. Le nouveau gouvernement Trudeau l’a d’ailleurs bien compris. Il a lancé un important plan d’infrastructures dès son premier budget en mars dernier.

Ce que recommandait Lagarde en 2013 s’appliquait avec force aux grandes provinces canadiennes comme l’Ontario et le Québec, où les achats courants et les investissements des administrations provinciales et municipales représentaient ensemble 84 % de toutes les dépenses des gouvernements en biens et en services.

Au Québec, tout particulièrement, il semblait urgent en 2013 que le budget soutienne la croissance. L’économie n’avait pas fini de récupérer le terrain perdu depuis la récession de 2009. À 7,6 %, le taux de chômage restait supérieur d’au moins un point de pourcentage au niveau où il pouvait diminuer sans risque d’attiser l’inflation. Le vieillissement démographique avait déjà contribué à faire dégringoler le volume des investissements privés de 6 %. De plus, la capacité financière du Québec n’était pas un obstacle à l’introduction de mesures de soutien à l’économie. Dans les 15 années précédentes, le poids des charges d’intérêts sur sa dette dans l’économie avait diminué de 40 %. Sa cote de crédit avait été maintenue ou améliorée par toutes les agences de notation. Le rendement sur ses titres à échéance de 10 ans avait baissé à 3 %. Son déficit budgétaire, de 0,5 % du PIB, était trois fois moins important que celui de l’Ontario. Et malgré la récession de 2009 et ses séquelles, le poids de sa dette, à 55 % du PIB, restait très inférieur au niveau maximum de 61 % atteint en 1996.

Malheureusement, depuis deux ans la stratégie budgétaire du gouvernement du Québec n’a pas suivi la recommandation de Lagarde. On a presque tout misé sur le retour rapide au déficit zéro et opté pour la thérapie de choc. De 2013-2014 à 2015-2016, le budget du Québec a enregistré un retournement financier de 6 milliards de dollars. D’une part, son solde de fonctionnement (revenus moins dépenses courantes) a augmenté de 5 milliards, étant passé d’un déficit de 1,7 milliard de dollars en 2013-2014 à un surplus de 3,3 milliards en 2015-2016. Et d’autre part, ses immobilisations nettes ont diminué de 1 milliard. Ce retournement total de 6 milliards résulte de mesures introduites par le gouvernement à hauteur de 4,7 milliards (2 milliards en hausses d’impôts, taxes et tarifs et le reste en compressions de dépenses). À ces mesures se sont ajoutées une diminution de 800 millions des charges d’intérêts sur la dette (les taux ont continué à baisser !) et une hausse de 500 millions des transferts fédéraux.

Les mesures restrictives de 4,7 milliards appliquées par le gouvernement depuis deux ans ont eu un important effet démultiplicateur sur l’économie et l’emploi. On peut estimer qu’en 2015, le PIB a été inférieur d’environ 5,6 milliards au niveau qu’il aurait atteint sans elles, ce qui a privé le Québec de la création de 40 000 emplois. Débordant d’optimisme en mars 2015, le ministre des Finances Carlos Leitão avait prévu qu’en dollars courants, le PIB du Québec augmenterait de 3,8 % de 2014 à 2015. On a enregistré en fait 2,0 % — la moitié. Ne vous demandez pas pourquoi.

La stratégie budgétaire du gouvernement a donc été coûteuse en matière de croissance économique et de création d’emplois. Maintenant qu’un surplus budgétaire dépassant 3 milliards a été réalisé au moyen d’importantes hausses d’impôts et de restrictions extrêmes en éducation et en santé, le gouvernement va-t-il ouvrir les vannes des réductions d’impôts et des réinvestissements ? On verra. Le stop-and-go budgétaire comme stratégie politique va peut-être fonctionner à son avantage à l’approche de l’élection de 2018. Mais comme stratégie économique, pas sûr que cela aura fait avancer le Québec.

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8 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 13 juillet 2016 08 h 55

    Oui, mais où ?

    Merci. Ce que vous écrivez est un strict minimum quant à la nécessité que nos gouvernements jouent leur rôle économique.
    Vous le faites depuis le point de vue de Mme Lagarde, qui évidemment ne peut se prononcer que selon la macro-économie mondiale, et ce point de vue est étonnament rafraîchissant.

    La question est de voir où investir pour le gouvernement. Tout d'abord neplus couper, c'est vraiment la base. Renflouer les points les plus aaquées ces deuc dernières années, encore une évidence.

    Pour le reste, ce gouvernement souffre d'une maladie qui le rend de plus en plus inapte à la gouvernance. Il cherche l'investissement international comme la panacée à tous les problèmes sans tenir compte de son propre territoire, ni de l'état du capital local, ni des fluctuations des marchés mondiaux comme de bons indices pour les moyen et le long terme.
    Pire, il semble ne même pas réaliser que nous sommes à l'aube d'une autre révolution technologique dans le domaine de la fabrication.

    C'est le défaut des banquiers de croire que l'argent pousse dans les arbres et ne voir que les arbres les plus hauts. L'herbe à leurs pieds est bien plus fournie mais ils n'y voient que... de bébêtes consommateurs.

    En fait l'herbe, i.e. le capital local, est (trop) faible au Québec, mais il a l'avantage écrasant de rester ici après investissement. Or, Leitao est incapable de l'utiliser pour raison de myopie... et peut-être la caisse occulte du parti... Qu'en sais-je ?

    La solution-mines est à haut risque et rapporte peu. Out.
    La solution-usines? Nos prochaines usines seront si robotisées qu'aucun emploi, ou presque, n'y sera créé.

    Restent les services. Tiens! Parmi ces services il y a justement l'éducation, qui rapporte dix fois ce qu'elle coûte en retombées si l'on tient compte des 15 années de travail qui s'ensuivent pour le diplômé.
    Quel hasard!

    Et puis, après avoir coupé dans les centres régionaux d'initiative, il serait temps qu'il réalise sa bêtise crasse. Y des coups d

  • Jacques Morissette - Inscrit 13 juillet 2016 09 h 12

    Un texte d.autant plus intelligent qu'il est non partisan.

    Je cite: «Le stop-and-go budgétaire comme stratégie politique va peut-être fonctionner à son avantage à l’approche de l’élection de 2018. Mais comme stratégie économique, pas sûr que cela aura fait avancer le Québec.»

    Ceux qui ont écrit ce texte savent que gérer un État, ce n'est pas la même chose que gérer un budget familial. Pour que ce soit payant pour eux, électoralement parlant, très probable que le parti Libéral va jouer dans les platebandes subjectives de la partisanerie, sans tenir compte de ses responsabilités politiques objectives. L'une des principales raisons qui fait que la politique n'avance objectivement pas comme elle devrait : la partisanerie politique.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 13 juillet 2016 09 h 33

    Pas fort

    les vrais "affaires".A coté de la "trac".Pire:détruire.

  • Pierre R. Gascon - Inscrit 13 juillet 2016 10 h 41

    Témois sensible

    Le peuple est un témoin toujours sensible de son passé; et, ses souvenirs sont passés de tout ce qui ne disparaitra jamais.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 14 juillet 2016 14 h 03

      pas si sûre pour le toujours...mais ça dépend de ce que vous voulez lui faire dire.

  • René Pigeon - Abonné 13 juillet 2016 12 h 56

    « La chasse aux déficits se justifie » concluaient Godbout, Arseneau & Dao le 22 juin dans Le Devoir ! Est-ce logique ?

    Est-ce que MM Aubry, Delorme et Fortin peuvent concilier leur démonstration avec le reportage intitulé : FINANCES DU QUÉBEC : La chasse aux déficits se justifie. Une étude réalisée par le trio Godbout-Arseneau-Dao conclut que les déficits des dernières années ont découlé d’un problème structurel plutôt que de la conjoncture économique mondiale (22 juin 2016 |Éric Desrosiers | Le Devoir) ?

    Pouvons-nous croire que : « L’étude (du trio Godbout-Arseneau-Dao) ne cherche pas à évaluer l’impact des déficits sur l’ampleur de la dette publique ni sur le niveau adéquat de cette dette » après que l’étude ait conclu que « Québec a eu raison de vouloir rétablir l’équilibre entre ses dépenses et revenus ces dernières années » ?
    http://www.ledevoir.com/economie/actualites-econom

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 14 juillet 2016 15 h 13

      Dao Arseneau Godbout ainsi que Fortin Delorme et Aubry sont des chercheurs, collègues, camarades ....venant fort probablement d' une université ou encore, d'une des nombreuses chaires de recherche
      québécoises...

      Ces chaires de recherche sont alimentées par des fonds publics et aussi par des fonds privés...
      ex: "chaire de recherche en fiscalité et finances publiques" a reçu en janvier 2014 des fonds publics. (voir internet)

      Maintenant à savoir d'où, des structures étatiques ou des conjonctures économiques mondiales, découlent les déficits et leur ampleur? Il y aura toujours celui qui tirera plus fort sur la "couverte de lit"...Par contre , je vous suggère de lire :" La stratégie du choc" de Naomi Klein ou...la montée d'un capitalisme du désastre.