Les belvédères, les vigies du pays

Les belvédères occupent une position intermédiaire entre le niveau des pâquerettes et celui des oies blanches.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les belvédères occupent une position intermédiaire entre le niveau des pâquerettes et celui des oies blanches.

En plus de révéler la beauté des paysages, les belvédères jouent un rôle essentiel dans leur préservation. Ils nous permettent de les comprendre et, donc, de les apprécier. Mais aussi de les avoir à l’oeil !

Le mot belvédère vient d’un terme italien signifiant belle vue ; l’étymologie le lie de façon évidente à la notion de beauté, qui, pour un paysage, mérite cependant d’être précisée. Opération difficile, car l’appréciation des qualités d’un lieu sous l’angle esthétique est tributaire d’un nombre infini de variables. L’échellede valeurs du spectateur, sa capacité de s’émouvoir, sa mémoire d’endroits comparables ou sa préconception de la vue offerte influencent sa perception de l’intérêt d’un panorama. […]

Tout comme l’amour entre des personnes, l’amour d’un lieu, car c’est bien de cela qu’il s’agit, n’est pas le produit d’un processus rationnel. Il tient à plusieurs choses : l’originalité, l’accessibilité, l’équilibre, parfois même la complexité de cet espace. Encore faut-il, pour découvrir ces qualités, être conscient de ce qu’offrent les vues d’en haut, par rapport aux vues d’en bas.

La hauteur d’un point d’observation, qui permet de s’éloigner d’un lieu sans le perdre de vue, élargit l’angle de vision. Elle permet de concilier l’analyse et la synthèse des paysages. Elle donne leur sens aux détails en les mettant en relation et dévoile ainsi la logique d’un certain espace. La vue d’en haut, en harmonisant l’horizontalité et la verticalité, ajoute au tableau une dimension analogue à celle qu’offre une sculpture par rapport à une peinture. Elle permet d’avoir « des yeux tout autour de la tête ». Aussi, choisir l’altitude, c’est choisir l’échelle ; en ce sens, c’est faire du paysage une carte géographique sur laquelle l’observateur disposera mentalement des éléments, comme le cartographe le fait. Celui qui observe pourra y voir des réalités passées ou cachées par la perspective. Ou encore, pour le plaisir d’évaluer sa reconnaissance des lieux, y inscrire leur toponymie. Bref, la hauteur d’un point d’observation permet de lire le paysage, parfois même au-delà du visible.

L’altitude comme inspiration

Le fait que des écrivains d’envergure ont nourri d’observations aériennes leurs descriptions de paysages ne relève pas du hasard. […] L’altitude est une muse, une inspiration qui se renouvelle au fur et à mesure du voyage.

Cela dit, point n’est besoin d’un recul de milliers de mètres pour bénéficier d’un regard largement panoramique. Les belvédères occupent une position intermédiaire entre le niveau des pâquerettes et celui des oies blanches. Ils comportent l’avantage du regard oblique, ce que les hautes altitudes d’une vue d’avion, nonobstant leurs immenses possibilités, permettent moins en privilégiant le vertical par rapport à l’horizontal.

Le belvédère offre aussi l’avantage de ne pas détacher l’observateur du milieu observé. Celui qui s’y tient ne perçoit pas seulement la vue, mais tout autant l’environnement sonore, climatique, olfactif même.

 

Le belvédère offre aussi l’avantage de ne pas détacher l’observateur du milieu observé. Celui qui s’y tient ne perçoit pas seulement la vue, mais tout autant l’environnement sonore, climatique, olfactif même. Le paysage en effet n’est pas que visuel. Comme il résulte de l’accumulation d’interventions naturelles et humaines, il porte la mémoire des événements qu’il a accueillis, dont l’écho s’inscrit souvent dans la durée. Voir le monde de là-haut, c’est le comprendre davantage et autrement. C’est ce qu’a exprimé la sagesse chinoise : « Homme de la plaine, pourquoi gravis-tu la montagne ? — Pour mieux regarder la plaine. »

Un art de voir

Le mot regarder prend ici tout son sens, un sens qui dépasse celui de voir. Regarder, c’est voir plus observer. Regarder, c’est voir avec une intention. Monter au belvédère, c’est vouloir vérifier si le panorama correspond à ce qu’on en dit ou, mieux, si on y rencontrera la beauté escomptée. On souhaitera s’exclamer : « Que c’est beau ! » Voilà une phrase qui n’a de sens que dans la mesure où elle s’appuie sur une conscience, sur l’appréciation positive d’une réalité. En effet, dire « c’est beau », c’est juger et, pour juger, il faut regarder, analyser, comparer, évaluer…

Le panorama qu’offre un belvédère est un livre ouvert qu’il faut lire avec attention. Le feuilleter distraitement sans s’arrêter sur son sens serait une insulte à sa valeur. On doit s’investir pour compléter le regard. L’arrivée au sommet peut être un second départ vers une connaissance nouvelle… à condition qu’on s’en donne la peine. Il faut mériter son émerveillement. Un proverbe tibétain a ainsi exprimé ce principe : « Quand tu arrives en haut de la montagne, continue de grimper. » C’est à ce prix que les belvédères concourent à faire apprécier le pays, en permettant de mieux appréhender la valeur intrinsèque des paysages.

Les belvédères sont aussi investis d’une mission socioculturelle. En reconnaissant au paysage une valeur patrimoniale, ils jouent le rôle de vigies à l’affût de ce qui menace l’intégrité et l’harmonie du lieu qui se déploie en contrebas. Du haut de ces observatoires, les citoyens peuvent découvrir la fragilité de l’équilibre de leur territoire, pour peu que sa dimension esthétique ne soit pas la seule à les intéresser et à les émouvoir. Ils peuvent développer cette souhaitable attitude qu’est l’émerveillement responsable. […]

Vous ne resterez jamais indifférent devant les spectacles qu’offrent les centaines de belvédères qui ponctuent le territoire du Québec. Car il s’agit bien de spectacle, d’une mise en scène résultant de l’heureuse complicité entre l’homme et la nature. Un spectacle instructif, stimulant et mobilisateur dans la mesure où on l’aborde sous l’angle de l’émerveillement responsable.

 

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Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, un extrait du dernier numéro de Continuité (no 149, été 2016).

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2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 12 juillet 2016 08 h 55

    Super

    Bien aimé cette invitation au voyage, ça me donne des fourmis dans les jambes.

  • Jacques de Guise - Abonné 12 juillet 2016 14 h 34

    La vision et le regard

    Quel beau texte. Merci M. Dorion de nous faire partager votre regard. Moi aussi comme M. B. Terreault ci-dessus j'ai le goût de partir et de faire le tour des belvédères du Québec.

    La vision repose sur la mécanique et la biologie de l'oeil. Le regard repose sur toute la sensibilité et l'intentionalité de la personne. Tout un monde les sépare. M. Dorion les relie de façon harmonieuse et inspirante. Il y aurait tellement à dire sur l'éducation négligée du regard.