Nouvelle ère de tensions raciales?

Manifestation jeudi à Dallas contre la mort d’Alton Sterling et de Philando Castile.
Photo: Laura Buckman Agence France-Presse Manifestation jeudi à Dallas contre la mort d’Alton Sterling et de Philando Castile.

Le mardi 5 juillet, Alton Sterling (Louisiane) décède sous les balles de la police. À peine 24 heures plus tard, c’est Philando Castile (Minnesota) qui meurt après avoir été blessé par balle par un policier. Des vidéos du déroulement partiel des drames sont largement diffusées et relayées sur les réseaux sociaux. Après ces deux incidents, des rassemblements pacifistes sous l’égide du mouvement Black Lives Matter (BLM) sont organisés dans plusieurs grandes villes. À Dallas, la manifestation tourne au drame. Un tireur, Micah Xavier Johnson, abat froidement cinq policiers, blesse neuf autres individus, dont sept officiers des forces de l’ordre. Selon le chef de la police de Dallas, David O. Brown, le suspect a déclaré, peu avant sa mort, être « en colère » en raison de la mort de Sterling et Castile. Il voulait « tuer des Blancs, en particulier des policiers blancs ». Ces événements surmédiatisés alimentent le spectre des États-Unis déchirés, où règne une citoyenneté à deux niveaux.

La question de la brutalité policière

La diffusion massive des vidéos montrant la mort en direct de jeunes Afro-Américains dans des circonstances douteuses, lors d’altercations avec la police, suscite une prise de conscience du phénomène et incite les politiques à agir. La pression exercée par les activistes de mouvements comme BLM à la suite de l’affaire Trayvon Martin a favorisé la remise en question des pratiques policières et notamment de la formation dispensée dans les académies de police.

Après les décès de Michael Brown au Missouri et Eric Garner à New York, Obama a rassemblé des leaders de la question des droits civiques, des personnalités reconnues de la communauté noire et des officiels des forces de l’ordre en un groupe de travail (Task Force on 21st Century Policing). L’objectif : promulguer une série de recommandations pour améliorer les rapports entre police et communautés. Les résultats restent limités puisque seulement 15 départements de police sur 18 000 ont adopté le programme. Cependant, plusieurs États ont renforcé les dispositifs de contrôle des interventions sur le terrain, comme le port de caméras de sécurité sur les uniformes des policiers.

Quelques chiffres

Selon une compilation publiée par le Washington Post, 509 personnes ont été tuées par les forces de l’ordre depuis le début de l’année. 47 % sont des Blancs, avec 258 décès, et 24 %, des Afro-Américains, avec 123 morts répertoriées. Ce chiffre est particulièrement élevé compte tenu du fait que les Noirs représentent 13 % de la population des États-Unis. D’ailleurs, le gouverneur du Minnesota a affirmé que le facteur racial a sans doute joué un rôle déterminant dans le décès de Castile : « Cela serait-il arrivé si ces passagers, le conducteur et les passagers, eussent été blancs ? Je ne le pense pas. Je suis donc obligé de faire face, et […] nous tous au Minnesota sommes obligés de faire face au fait que ce genre de racisme existe. »

Dans la même période en 2015 et en 2016, le nombre de policiers se trouvant au coeur de procédures judiciaires à la suite de décès d’individus dans des circonstances discutables a augmenté de 6 %. Les Noirs ont été deux fois plus touchés que les Blancs par ce phénomène. Il est à préciser cependant que dans plus de 90 % des cas, les suspects étaient armés, ce qui favorise les situations de stress.

Au reste, le nombre d’événements filmés a augmenté : 105 pour l’année en cours contre 76 en 2015. La majorité de ces images (63) proviennent des caméras installées sur les uniformes des policiers ; celles-ci ont presque doublé par rapport à l’année dernière. Ces enregistrements constituent des éléments de première importance lors des procédures judiciaires impliquant des policiers. La surmédiatisation de ces événements tragiques porte à croire que la situation des Afro-Américains n’a guère évolué depuis la fin de la ségrégation raciale aux États-Unis dans les années 1960. Or, même si l’équilibre reste fragile, les relations interraciales continuent d’évoluer de manière positive à l’échelle nationale.

Un équilibre fragile

Les communautés ethniques sont plus touchées par les brutalités policières. Un des facteurs expliquant ce phénomène est la concentration fréquente de leur population dans des quartiers défavorisés. La criminalité y atteint des niveaux élevés qui suscitent un déploiement disproportionné des forces policières. Cela multiplie de manière exponentielle les risques de confrontation. Toutefois, les événements comme ceux de la semaine dernière relèvent davantage de l’exception que de la règle.

Grâce entre autres aux mesures de discrimination positive mises en place depuis les années 1960, le pourcentage d’Afro-Américains appartenant à la classe moyenne a quadruplé en l’espace de 40 ans, passant de 13,4 % en 1960 à 51 % au début du XXIe siècle. L’économie et l’accès à l’éducation sont au coeur des préoccupations des nouvelles générations d’Afro-Américains. La question des droits civiques devient un enjeu « symbolique » et non prioritaire. Selon une étude menée par le Pew Research Center en 2013, 55 % des Afro-Américains de moins de 40 ans considèrent que les Noirs sont responsables de leur propre situation socioéconomique. À cela s’ajoute l’élection symbolique de Barack Obama, signe de l’évolution des mentalités.

Un certain apaisement interracial progresse, ce qui ne signifie pas pour autant que les tensions disparaissent. Malgré l’amélioration des conditions des Afro-Américains, l’égalité des chances est loin d’être une réalité. Pour la communauté noire, l’accès à l’éducation reste plus difficile et des préjugés à son endroit persistent aujourd’hui. Des événements tragiques comme ceux de cette semaine illustrent à quel point l’équilibre entre les communautés reste fragile.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

1 commentaire
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 11 juillet 2016 08 h 15

    Le fond du problème est judiciaire

    Les Nors ne réagiraient pas de manière aussi vive et aussi immédiate aux bavures policières s'ils était convaincus que celles-ci seraient ultérieurement sanctionnées par les tribunaux. Mais elles ne le sont jamais.

    Les juges du Sud aux États-Unis sont profondément racistes. Pour être innocenté de toute accusation d'avoir tué un Noir, qu'on soit policier ou non, il suffit de pronanocer les mots "Je me sentais menacé".

    Même si le Noir que vous avez tué était non armé, ces mots sont l'équivalent de "Sézame ouvre-toi"; ils ouvrent toutes grandes les portes de votre cellule vers la liberté.

    Et si "Tuer du Nègre" était réprimandé par les tribunaux, on hériterait à tirer pour un tout ou pour un rien.