Trois risques liés à la partisanerie

Réformer le système électoral était une promesse phare du Parti libéral du Canada lors de la dernière campagne électorale. Afin de tenir sa promesse, le gouvernement de Justin Trudeau a créé le 7 juin 2016 un comité spécial multipartite qui consultera les Canadiens sur les options de refonte. Le comité s’appuiera notamment sur les députés en leur confiant la tâche de tenir des activités de consultation dans leur circonscription. En procédant ainsi, le comité expose ces consultations à trois risques majeurs liés à la partisanerie.

La ligne de parti

Le premier risque est celui de l’obéissance à la ligne de parti. En tant qu’élus, les députés sont les représentants légitimes des citoyens ; ils doivent assurer le lien de proximité avec eux. En même temps, les députés sont les porte-parole de leur formation politique et, pour la plupart, ils obéissent rigoureusement à la ligne du parti. Ce n’est un secret pour personne que les partis ne s’entendent pas sur la nature de la réforme et qu’ils en prônent chacun une vision différente. Ces divergences, bien que saines, ne doivent pas créer d’interférences. Je crains que le double chapeau porté par les députés ne les empêche d’envisager la « meilleure solution pour tous », sans partisanerie.

Les députés ont la responsabilité de consulter les électeurs de manière impartiale : présentant les pour et les contre des options, sans parti pris, afin d’aider les citoyens à comprendre la proposition de réforme dans son ensemble. Le risque est bien réel que les députés préconisent ou favorisent la ligne de leur parti en faisant la promotion de leur préférence partisane. Ce faisant, les députés passeraient outre à leur devoir de parlementaire qui est, dans ce cas, d’offrir aux citoyens une occasion de se faire, par eux-mêmes, une idée sur la question.

L’inégalité démocratique

Le deuxième risque de partisanerie est celui de l’inégalité démocratique. Le comité « invitera » les députés à tenir des assemblées publiques. Le choix du terme « inviter » n’est pas sans conséquences. « Inviter », c’est prier quelqu’un de prendre part à un événement ; il n’y a pas d’obligation, on s’en remet à la bonne volonté de chacun.

Qu’adviendrait-il si un parti choisissait de passer outre l’« invitation » du comité puisque l’idée de réformer le mode de scrutin ne correspond pas à sa vision politique ? Si pareille décision était prise, des citoyens se retrouveraient alors privés de rencontre et de parole publiques, ce qui créerait une inégalité démocratique, les citoyens n’ayant pas tous eu un accès aux assemblées publiques.

L’information à la carte

Le troisième risque de partisanerie est celui de l’information à la carte. La qualité de l’information transmise aux citoyens est un des piliers de la démocratie. Cette qualité s’évalue selon sa clarté, son exactitude ainsi que, dans le cas qui nous occupe, sa constance.

Le comité doit s’assurer que les citoyens d’est en ouest obtiennent la même information lors des consultations publiques. Pour ce faire, il fournira une trousse aux 338 députés. La tâche ne pouvait effectivement pas revenir à chacun des députés de déterminer quelles informations seraient présentées lors des rencontres publiques. Cependant, il ne suffit pas de fournir de l’information pour qu’elle soit partout la même. Le comité devrait s’assurer que les députés et leurs équipes comprennent, qu’ils maîtrisent, la portée et le sens des informations fournies afin de répondre avec exactitude et diligence aux questions des citoyens.

Dans le monde politique actuel où les intérêts des partis prennent souvent le pas sur l’intérêt public, il est prévisible que le débat sur la réforme électorale ne pourra probablement pas échapper à la partisanerie. Le comité spécial devra néanmoins veiller à en limiter les effets pernicieux afin de garantir la légitimité de la réforme. Sans un réel mot d’ordre d’impartialité, d’égalité démocratique et d’information équivalente partout, le comité devrait renoncer à s’en remettre aux députés pour la tenue de consultations publiques dans chacune des circonscriptions. Pensons ensemble plutôt que côte à côte.

2 commentaires
  • François Beaulne - Abonné 9 juillet 2016 11 h 40

    Référendum ou majorité des deux tiers

    Analyse très percutante à laquelle j'ajouterais les commentaires suivants. Le mode de scrutin est le socle de la démocratie parlementaire parce-qu'il en détermine les règles du jeux fondamentales qui permettent de juger de la légitimité des élections. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle certains potentats d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique latine ont tenté au cours des dernières décennies d'en modifier unilatéralement les règles pour les accomoder dans leurs efforts de s'incruster au pouvoir. D'où les nombreuses crises d'instabilité politique qui ont caractérisé ces pays et mené à des guerres civiles sanglantes dont les citoyens innocents font les frais. Tout est question de légitimité. C'est pourquoi il est plus sage d'entériner toute modification au mode de scrutin par consultation référendaire ou, tout du moins, par consensus aux deux tiers du Parlement.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 10 juillet 2016 03 h 56

    … ?!?

    « Pensons ensemble plutôt que côte à côte. » (Sophie Hamel-Dufour, Sociologue)

    Bien sûr que certes, mais il convient de se rappeler que, parfois ou toujours, le « pensons ensemble » est ou demeure un concept d’origine-inspiration totalitaire !

    De plus, si on veut vraiment effectuer une réforme de l’actuel Système électoral, faudra-t-il envisager l’émergence d’autres régimes politiques ou parlementaires ?

    Entre-temps, pensons …

    … ?!? - 10 juillet 2016 -