Plaidoyer pour une coexistence pacifique

La loi québécoise distingue clairement les soins palliatifs de l’aide médicale à mourir.
Photo: iStock La loi québécoise distingue clairement les soins palliatifs de l’aide médicale à mourir.

Depuis l’adoption de la Loi concernant les soins de fin de vie, et plus encore depuis son entrée en vigueur en décembre dernier, nous assistons régulièrement dans les médias à des levées de boucliers, quand ce n’est pas à des menaces, dirigées vers des professionnels de la santé, surtout des médecins, ou des maisons de soins palliatifs qui émettent des réserves sur le bien-fondé d’offrir l’aide médicale à mourir en contexte de soins palliatifs. Proposons une autre façon d’envisager la poursuite de la mise en place de toute la Loi concernant les soins de fin de vie, et pas seulement des articles sur l’aide médicale à mourir, dans un climat de dialogue constructif.

Je voudrais d’abord rappeler que cette loi a été adoptée après une large consultation publique qui a montré que les avis sur la pertinence de légaliser l’aide médicale à mourir étaient loin de faire l’unanimité. D’ailleurs, le jour de son adoption, le 5 juin 2014, ce sont 94 députés qui ont voté pour la loi, et 22 qui ont voté contre. Sur le plan de la démocratie parlementaire, nous pouvons certes parler d’une large majorité, mais cette loi n’a pas été adoptée à l’unanimité comme il arrive encore de le lire dans certains médias. Depuis l’adoption de la loi québécoise, la Cour suprême a reconnu le droit de recevoir l’aide médicale à mourir. Là encore, la discussion qui vient de se terminer à Ottawa par l’adoption du projet de loi C-14 a montré que l’unanimité sur cette question était loin d’être faite. Les Communes ont adopté C-14 à 186 voix contre 137, tandis que le Sénat l’a adopté à 44 contre 28. Il est important de signaler que parmi les opposants à C-14, il se trouvait des députés ou sénateurs qui jugeaient la loi trop permissive et d’autres trop restrictives. D’ailleurs, une première contestation juridique de C-14 a déjà été déposée en Colombie-Britannique pour élargir sa portée.

C’est justement cette dimension essentiellement juridique du débat que je nous appelle à dépasser. Transparence : je ne suis pas du tout gêné d’avouer que j’aurai préféré que l’aide médicale à mourir ne soit pas légalisée. Cependant, j’ajoute immédiatement que je reconnais totalement la légitimité des débats sur le sujet et des décisions prises par l’Assemblée nationale. Maintenant que la Cour suprême a reconnu le droit de recevoir l’aide médicale à mourir et que la Loi concernant les soins de fin de vie est entrée en vigueur au Québec, serait-il possible de travailler à la mise en oeuvre de tous les aspects de cette loi en dépassant condamnations et anathèmes envers ceux qui veulent continuer d’offrir des soins palliatifs de qualité sans offrir l’aide médicale à mourir ?

Loi québécoise sur la fin de vie contient déjà tout ce qu’il faut pour ouvrir un espace de dialogue. Tout d’abord, elle distingue clairement les soins palliatifs de l’aide médicale à mourir en définissant les « soins de fin de vie comme étant les soins palliatifs offerts aux personnes en fin de vie et l’aide médicale à mourir (art. 3) ». Dans le même article, elle définit les soins palliatifs d’une manière tout à fait classique en précisant même qu’ils ont pour but de soulager les souffrances des personnes en fin de vie « sans hâter ni retarder la mort ». Finalement, en définissant la sédation palliative, la loi précise qu’il s’agit d’un « soin offert dans le cadre des soins palliatifs », ce qu’elle ne fait pas lorsqu’elle définit l’aide médicale à mourir. Donc, selon la loi québécoise sur la fin de vie, les soins palliatifs sont une approche de la fin de vie complètement différente de l’aide médicale à mourir.

Encore plus fondamental : au moment d’offrir des soins palliatifs ou de répondre à une demande d’aide médicale à mourir, les personnes impliquées (personne en fin de vie, ses proches, professionnels de la santé) sont des êtres humains réels, non des constructions juridiques. Certains artisans des soins palliatifs ont décidé d’offrir aussi l’aide médicale à mourir et c’est très bien ainsi. Cependant, d’autres sont réticents, en raison de convictions professionnelles ou personnelles, par respect pour les personnes en fin de vie et leurs proches qu’ils côtoient parfois depuis longtemps et à qui ils veulent un offrir un sanctuaire en fin de vie dans lequel on ne vise ni à retarder ni à devancer le décès. En menaçant ces réticents, en leur reprochant de ne pas respecter les droits des patients, certains espèrent les faire changer d’idées à court terme. Est-ce éthiquement acceptable de contraindre une personne à poser un geste allant contre sa conception des soins palliatifs ? Les lois n’éteignent que rarement les débats éthiques. On le constate dans les pays qui ont légalisé l’euthanasie ; mais aussi dans les débats autour du projet de loi C-14. La loi trace les lignes qui encadrent une pratique, mais laisse toujours des zones grises qui sont les lieux de l’éthique.

Rappelons que la loi québécoise et la loi fédérale depuis peu marquent un changement majeur dans les frontières qui existent dans toutes les sociétés humaines en regard de l’interdiction de tuer. Je comprends très bien que l’aide médicale à mourir ne peut être bêtement assimilée à un meurtre, mais elle remet tout de même en question les frontières entourant l’interdiction de tuer. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Pour le moment, il est difficile de se prononcer clairement sur cette question. Le temps nous permettra de juger de cette question fondamentale. En attendant, pourrions-nous inaugurer une période de coexistence pacifique et de dialogue entre les artisans des soins palliatifs qui ne se sentent pas capables d’ajouter l’aide médicale à mourir à leur « offre de services » et ceux qui sont prêts à le faire ? C’est le souhait que je formule et je suis prêt à participer à ce dialogue si d’autres personnes se sentent interpellées par ce texte.

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14 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 8 juillet 2016 07 h 10

    Comprends pas !

    « Je comprends très bien que l’aide médicale à mourir ne peut être bêtement assimilée à un meurtre, mais elle remet tout de même en question les frontières entourant l’interdiction de tuer. » (Alain Legault, Inf., Ph. D., professeur à la Faculté des sciences infirmières, Université de Montréal)

    Vraiment ?

    Autrefois (même de ce jour), en soins palliatifs, on demandait à la famille l’autorisation de faire effectuer le « débranchement », une demande habituellement accueillie avec honneur ou sans discussion « éthique » !

    De la présente loi sur l’aide médicale à mourir dans la dignité, ce genre de demande est préautorisé par le patient (plutôt qu’uniquement par la famille), et ce, moyennant sa signature, lucide compétente et conséquente, au bas d’un formulaire prévu à cet effet !

    De ce qui précède, cette douceur :

    Quand c’était la « famille » qui autorisait le « débranchement », personne ne criait au MEURTRE ; mais quand il d’agit d’un patient qui le préautorise, et ce, conformément à la présente loi le permettant, tout le monde devient un expert en éthicologie !

    Comprends pas ! - 8 juillet 2016 -

    • Louise Melançon - Abonnée 8 juillet 2016 09 h 05

      Parce que vous ne comprenez pas, Monsieur, la différwence engtre la cessation de traitement et l'acte de mettre un terme à la vie.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 8 juillet 2016 09 h 52

      "mais quand il d’agit d’un patient qui le préautorise, et ce, conformément à la présente loi le permettant, tout le monde devient un expert en éthicologie !" Lire, plutôt : "mais quand il s’agit d’un patient qui le préautorise, et ce, conformément à la présente loi le lui permettant, tout le monde devient, soudainement, un expert en éthicologie !" (nos excuses)

    • Charles Gauthier - Inscrit 8 juillet 2016 18 h 24

      Cher Fafouin,

      Concernant votre affirmation : "... patient qui le préautorise" ;
      relisez votre loi.
      Personne ne peut PRÉ-autoriser. La personne doit être consciente, et son jugement passe par l'évaluation de la rencontre répétée de quelques professionnels, quand les conditions minimales pour faire la "demande" sont rencontrées.
      Personne ne peut pré-autoriser ; le patient autorise (fait sa demande) de façon consciente ; aucun mécanisme de pré-autorisation pour personne n'est prévu... pour le moment (read my fingers... comme dirait l'autre).

      Comment est comptabilisé le temps "administratif" des professionnels chargé de cette aide médicale ? S'il expédie plusieurs procédure en 5 minutes, est-ce faute professionnelle, erreur administrative, ou acte médical manqué ?
      Et l'avis des proche-aidants ? Et les autres professionnels sans droit de retrait dans la procédure ?
      Est-ce la dictature du "patient", demandant & autorisant la libre expression de sa totale personne dans SON droit ?

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 9 juillet 2016 11 h 40

      Pour les personnes qui s’inquiètent de nos propos, lire cette référence peut comme inspirer :

      « Seule une personne majeure et apte à consentir à des soins peut demander de recevoir l’aide médicale à mourir. Aucune autre personne ne peut le faire à sa place. De plus, pour recevoir ce soin, la personne en fin de vie doit absolument répondre à tous les critères prévus par la Loi » (A).
      Yahou ! - 9 juillet 2016 -
      A : http://sante.gouv.qc.ca/programmes-et-mesures-daid

  • Michel Lebel - Abonné 8 juillet 2016 08 h 13

    Une tournure idéologique

    La question, pour plusieurs, notamment chez les médias, a pris une nette tournure idéologique. Ce parti pris idéologique rend les échanges sereins très difficiles. À court terme, la coexistence pacifique souhaitable me semble difficile à réaliser, du moins sur la place publique.


    Michel Lebel

    • Sylvain Auclair - Abonné 8 juillet 2016 11 h 39

      C'est votre entêtement dans le refus qui a, depuis le début, un fondement idéologique, monsieur.

    • Michel Lebel - Abonné 8 juillet 2016 15 h 55

      Sylvain Auclair,

      Je m'attendais à pareille réaction de certains, qui est de l'ordre de l'idéologie. Mon opinion anti-euthananasie et pro-soins palliatifs est fondée sur la raison, la compassion, et ma conception de la vie. Avoir une opinion claire et ferme sur un sujet ne ne veut pas nécessairement dire qu'elle est idéologique.Je vous signale que je définis l'idéologie comme un faux rapport à la réalité (définition donnée par la philosophe Hélène Cixous).
      Enfin je n'accuse personne ''d'entêtement'', accusation qui relève de l'idéologie même!


      M.L.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 10 juillet 2016 07 h 51

      Habituellement quand j'ai un problème avec «qu'est-ce qui devrait être fait pour les autre», je pense... qu'est-ce que j'aimerais qu'on fasse pour moi. Ça ne règle pas tout, mais ça met tout le monde sur un pied d'égalité. Alors... qu'est-ce que je désire sur mon lit de mort ? Qu'on me laisse partir si c'est ce que je désire ou non ? L'avantage ou l'inconvénient est qu'un jour, cette question va nous frapper en plein front et nous serons devant nos positions éthérées basées sur des principes de vie ou le respect de soi. Donc... sur «votre» lit de mort, comment voulez-vous être traité ? Quelles seront «vos dernières volontés» ? Vous en remettre encore «aux autres» ? Parce que c'est de cela dont il est question, ici, on parle de «soi-même» et de ce qui «nous» arrivera. Cette façon de voir les choses tend à les rendre un peu plus réalistes. Un jour... cette vieille personne qui n'en peut plus... ce sera vous. Et les belles discussions plus ou moins savantes ne compteront plus pour beaucoup. Ce qu'il y a de merveilleux est que par votre propre choix, vous pourrez encore et toujours «déléguer» votre décision. Mais si par hasard, vous décidiez «autrement» et la prendre «vous-même», vous aurez eu assez de vision à long terme pour ce faire quel que soit ce choix et non pas parce que vous y êtes «obligé» par d'autres. Votre propre conception de la vie sera «respectée» que vous soyez à un bout du spectre ou à l'autre. Le vrai respect de la personne est de considérer qu'elle a le droit de penser «autrement» que soi. Je sais... ce n'est pas la mode dernièrement. Tout le monde veut décider pour tout le monde. Sauf que... un jour... ce sera ton tour.

      Bonne journée.

      PL

  • Jacques Tremblay - Inscrit 8 juillet 2016 09 h 12

    Demande irrecevable.

    "Maintenant que la Cour suprême a reconnu le droit de recevoir l’aide médicale à mourir et que la Loi concernant les soins de fin de vie est entrée en vigueur au Québec, serait-il possible de travailler à la mise en oeuvre de tous les aspects de cette loi en dépassant condamnations et anathèmes envers ceux qui veulent continuer d’offrir des soins palliatifs de qualité sans offrir l’aide médicale à mourir?"

    Non cela est tout simplement irrecevable. C'est aux soins palliatifs de s'adapter aux dernières volontés des patients et non l'inverse. Les soins palliatifs n'appartiennent pas soignants mais aux patients et demander à un patient de déménager parce que vers la fin il demande l'aide médicale à mourir est d'une cruauté inimaginable envers le patient et aussi toute sa famille. Il s'agit d'un frein administratif incompatible avec l'esprit de la loi. Si des professionnels se sentent inconfortables avec la loi qu'ils changent de poste. Ce n'est pas le manque de poste dans le réseau qui est le problème. Les convictions morales ou religieuses des uns ne doivent pas devenir la loi des autres.
    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Qc

  • Marc Davignon - Abonné 8 juillet 2016 09 h 16

    Hum!

    Cher (!?) docteur,

    Vous ne possédez pas le droit sur la vie, seulement celle de dispenser l'aide à la guérison envers une personne consentante.

    Mais qu'est-ce qu'un consentement éclairé?

    Ce que vous offrez comme argument, c'est que ce sont des êtres humains et non des constructions «juridique» qui ont choisi d'offrir des soins «palliatifs».

    Le «secteur palliatif» est une entité médicale «administrative» et elle n'est pas plus humaine qu'une «entité juridique»; elle est aussi une «construction»!

    Alors, où est votre réelle objection? De croire que la mort doit «venir par elle même»?

    Faux! Vous offrez des soins que vous savez qui n'agissent que sur les symptômes. Vous prodigues des soins pour réduire la douleur.

    Nous n'aimons pas souffrir.

    Fallacieusement, vous savez que certains d'entre eux ne sortiront jamais «guéris» de ce secteur ... «administratif».

    Alors, où est votre réelle objection?

    Celle d'une possible poursuite ou celle que la vie est une chose sacrée, qui se doit de «s'éteindre», d'elle même?

    Chose certaine, ce n'est pas celle d'une certaine vérité qui ferait en sorte que notre vie nous appartient et que face à une certitude de non-retour, nous poussions avoir le droit de «partir» avec, comme nous l'entendons, notre dignité.

    Nous avons peut-être perdu la santé, peut-être pouvons-nous espérer conserver notre dignité.

    Et bien sûr qu'il faut mettre des balises très restrictives pour éviter les dérives possibles dans tels cas. Comme dans une certaine époque qu'il suffisait au mari de dire que son épouse était folle pour la faire interner. Des dérives comme celle-là sont toujours possibles. Nous pouvons tout aussi bien convaincre quelqu'un de ne pas mourir avant son heure ou de le faire avant selon les convenances de ceux qui pourraient bénéficier d'un «retrait préventif» (?!?!?!).

    C'est pour cela, et seulement cela qu'il faut que les discussions soient nombreuses et robustes.

  • Pierre R. Gascon - Inscrit 8 juillet 2016 09 h 25

    ... capables de responsabilité et de fraternité.

    Dans son texte Laudato Si’, le pape François invite à orienter les prouesses techniques par une éthique, une culture et une spiritualité qui permettent de « retrouver la profondeur de la vie » ainsi que « les valeurs et les grandes finalités ».

    Il est en effet gravement incohérent de vouloir des techniques qui protègent notre planète tout en bravant l’éthique du respect envers les plus pauvres et les plus faibles qui y habitent. Le progrès éthique et spirituel est global ; il demande l’effort conjugué et courageux de tous.

    Prendre soin de notre maison commune exige une écologie intégrale qui prenne soin de nos concitoyens les plus fragiles, en particulier quand ils s’approchent de leur mort.

    Dieu nous a confié le soin car il nous sait capables de responsabilité et de fraternité.

    Voilà la direction du progrès adéquat aux hommes et à leur bonheur de vivre ensemble !

    Alors, nous développerons un soin digne de nos frères et sœurs vulnérables en fin de vie. Partageant toujours notre vie, ils nous appellent à un surcroît d’humanité, c’est-à-dire de cœur et de raison.