Un Canada postnational?

Justin Trudeau
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Justin Trudeau

On vous a senti fort agacé, mardi à Montréal, de devoir répondre à une question sur l’existence de la nation québécoise. « Je ne peux pas croire qu’on est encore en train de parler de ça, quand on a besoin d’investissements en infrastructures, en eaux usées, en transport collectif. » Excusez-nous de troubler votre tranquillité, mais si on est « encore en train de parler de ça »,c’est parce que vous en parlez, vous, dans des termes ambigus et contradictoires. Ainsi, on a bien noté que vous aviez sciemment omis d’utiliser le mot « nation » dans votre déclaration du 24 juin, pour exprimer combien vous étiez « fier de la créativité, de la force et du caractère de ma province ». À moins que vous nous disiez que les mots n’ont pas de sens, on vous a bien entendu, le 1er juillet, enregistrer en français et en anglais une déclaration très précise sur la grande fusion nationale qui aurait eu lieu, selon vous, il y a 149 ans : « Avant le 1er juillet 1867, il y avait le Canada Ouest et le Canada Est. Il y avait le Haut-Canada et le Bas-Canada. Il y avait toujours eu une division. Aujourd’hui, nous célébrons le jour où, il y a exactement 149 ans, les gens de ce grand territoire se sont rassemblés et ont forgé une seule nation et un seul pays — le Canada. » Mardi, dans votre agacement, vous avez procédé à la multiplication des nations : « La nation québécoise existe, la nation canadienne existe. » Et comme vous aviez, pour la Journée des autochtones, réaffirmé votre engagement à l’égard « d’une nouvelle relation de nation à nation entre le Canada et les peuples autochtones », il faut en ajouter quelques-unes à la liste. Le problème est que les nations semblent apparaître et disparaître dans vos propos, selon que vous vous adressez à un auditoire ou à un autre.

Nation parmi d’autres

Nous n’avons pas oublié qu’en 2007, un an après que le Parlement canadien eut reconnu que « les Québécois forment une nation dans le Canada uni », vous avez contredit tous vos collègues : « Toute cette idée d’un statut spécial pour le Québec ou de la reconnaissance du Québec comme société distincte dans la Constitution ou de la reconnaissance des Québécois comme une nation, le problème que j’ai avec cela, c’est que cela crée des divisions, que cela sépare des groupes au sein d’autres groupes. Qui sont les Québécois pour être reconnus comme une nation ? » Pourquoi avons-nous l’impression que vous avez vraiment livré là le fond de votre pensée ?

D’autant qu’au sujet du multiculturalisme, votre agacement laisse place à de l’enthousiasme. Comme on a pu le voir lors de votre déclaration du 27 juin, Jour du multiculturalisme : « Notre tissu national dynamique et varié est composé d’une multitude de cultures et de patrimoines et nous sommes unis par le principe fondamental du respect. Le multiculturalisme est notre force et il est aussi emblématique du Canada que la feuille d’érable. » On comprend que vous n’ayez pas jugé bon, pour cette célébration, de mentionner l’existence, parmi les « 200 langues » parlées au pays, de la nation québécoise et de sa langue ainsi que des nations autochtones et des leurs.

Un observateur non informé ne pourrait imaginer qu’une des nations fondatrices du Canada ait toujours refusé le principe du multiculturalisme et que jamais, depuis maintenant 25 ans, le Québec n’ait entériné la Constitution qui a consacré ce principe. Je l’admets : c’est agaçant.

État postnational

On ne peut ignorer, cependant, que vous devenez lyrique lorsque vous parlez de votre vision du Canada à des interlocuteurs étrangers, comme vous l’avez fait en décembre en entrevue au New York Times Magazine. « Il n’y a pas d’identité fondamentale, pas de courant dominant, au Canada, avez-vous dit. Il y a des valeurs partagées — ouverture, compassion, la volonté de travailler fort, d’être là l’un pour l’autre, de chercher l’égalité et la justice. Ces qualités sont ce qui fait de nous le premier État postnational. » Un instant. Si le Canada est un « État postnational », cela ne signifie-t-il pas qu’il n’y a plus aucune nation au Canada ? Ni québécoise, ni autochtone, ni canadienne ? Sérieusement, Monsieur le Premier Ministre, on essaie de vous suivre. Mais admettez que vous rendez la chose ardue.

En bon sujet du Dominion, j’aimerais vous rendre service. Que diriez-vous de la synthèse qui suit ? « Au Canada, il y a bien sûr les nations autochtones et la nation québécoise qui ont des identités fortes. Mais le reste du Canada vit une expérience multiculturelle unique qui en fait le premier lieu postnational au monde. » Si vous le souhaitez, vous pouvez ajouter que tout ce beau monde est uni dans ses besoins d’investissements en infrastructures, en eaux usées, en transport collectif.

À voir en vidéo