Pourquoi Istanbul a-t-elle été frappée?

L’attentat qui a frappé le terminal international de l’aéroport Atatürk le 28 juin a fait plus de 40 morts de 13 nationalités
Photo: Ozan Kose Agence France-Presse L’attentat qui a frappé le terminal international de l’aéroport Atatürk le 28 juin a fait plus de 40 morts de 13 nationalités

« De tout coeur avec la Turquie » a tweeté la ville de Montréal. Il s’agissait d’un signe de solidarité, largement apprécié en Turquie, à l’occasion de l’attentat qui a frappé le terminal international de l’aéroport Atatürk le soir du 28 juin 2016. Celui-ci a fait plus de 40 morts de 13 nationalités différentes.

En fait, ce n’est pas la première fois que la Turquie ou sa capitale économique, Istanbul, est frappée par un attentat terroriste. Mais cette fois-ci, les signes de solidarité sur le plan international ont été plus visibles. En France, la tour Eiffel a été illuminée aux couleurs du drapeau turc, tout comme la porte de Brandebourg à Berlin. La presse turque y a vu même le signe d’une volonté de rapprochement de la part du couple franco-allemand envers la Turquie. Une conséquence indirecte du Brexit ?

Malgré l’ampleur de l’attentat, le lendemain, l’aéroport Atatürk fonctionnait quasi normalement. Seule une petite partie du bâtiment resta fermée, les vitres fracassées étaient déjà remplacées, les débris enlevés. Dans les rues d’Istanbul également, après le choc initial qui n’a duré que quelques heures, la vie a repris son cours normal. Cette normalisation est pourtant toute relative, puisque le « nouveau normal » de la Turquie est assez anormal. Le peuple semble attendre le prochain attentat avec un certain fatalisme. Tout le monde sait que la fin de cette atmosphère de terreur n’est pas pour demain.

Le pays connaît une descente aux enfers depuis juillet 2015. La liste des attentats est longue et accablante. Plus de 250 personnes ont perdu la vie dans divers attentats, sans parler de la dévastation dans le sud-est du pays puisque les combats entre l’armée et la rébellion kurde de PKK ont repris l’été dernier.

L’attentat à l’aéroport d’Istanbul est le septième attribué au groupe armé État islamique (EI) en Turquie. « Attribué », puisque l’organisation terroriste n’a jamais revendiqué aucun attentat perpétré dans ce pays membre de l’OTAN. C’est une particularité des actions du groupe EI en Turquie. Mais le mode opératoire et la cible choisie, qui rappellent l’attentat à l’aéroport de Bruxelles, ne laissent aucun doute sur la responsabilité du groupe EI.

La cible revêt plusieurs aspects importants. D’abord, l’aspect géopolitique : l’aéroport Atatürk accueille plus de 60 millions de passagers par an, ainsi il est le troisième aéroport de l’Europe. C’est un point de transit important pour les vols entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Ensuite, l’aspect économique : il est sûr que la Turquie va subir des conséquences économiques en raison de cet attentat ; le tourisme est déjà en crise en raison des attentats successifs, mais aussi en raison de la crise politique avec la Russie.

Un aspect symbolique

Il existe également un aspect symbolique : l’aéroport d’Istanbul porte le nom d’Atatürk, le fondateur de la République turque et père de la laïcité. C’est justement lui qui a aboli le califat en 1924. Or la rhétorique du groupe EI se réfère constamment à un nouveau califat.

L’attentat à l’aéroport Atatürk marque aussi un tournant en ce qui concerne les actions du groupe EI en Turquie. Jusqu’à maintenant, le groupe EI n’a jamais pris directement comme cibles les institutions étatiques en Turquie, mais il a choisi de frapper les opposants kurdes, les opposants de gauche ou les touristes. Cette fois-ci, en frappant la principale porte d’entrée du pays, le groupe EI semble élargir la liste de ses cibles potentielles.

Pour le groupe EI, la Turquie a longtemps été une terre de recrutement et un lieu de passage pour ses hommes et pour toute sorte de trafic. Le gouvernement turc était alors accusé de fermer les yeux aux activités de ce groupe, puisque Ankara jugeait que tout était bon pour pouvoir renverser le régime de Bashar al-Assad en Syrie. Sous la pression de ses alliés occidentaux, la Turquie a finalement adopté une ligne intransigeante envers le groupe EI, ce qui a probablement poussé l’organisation à frapper toujours plus fort en Turquie. Les attentats du groupe EI sont-ils le prix à payer de l’ambiguïté envers le djihadisme ?

Ankara effectue des virages à 180 degrés depuis quelque temps en matière de politique étrangère, pour corriger les erreurs du passé. D’où la toute récente réconciliation turco-israélienne et turco-russe.

La solidarité internationale à l’égard des victimes des attentats terroristes en Turquie, qui manquait jusqu’alors, semble être cette fois-ci au rendez-vous. Mais est-il déjà trop tard pour éviter la « pakistanisation » définitive du pays ? Là est toute la question.

2 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 5 juillet 2016 08 h 43

    C'est le fruit d'un chef fanatique

    Malheureusement, le monde ne comprend pas qu’un état islamiste comme celui d’Erdogan joue avec le feu. D’un côté, il veut prétendre la modernité et l’ouverture pour pouvoir s'intégré à l’Union European, et de l’autre côté, il préconise la même idéologie religieuse du groupe EI, qu’il essaye d’imposer à son pays. Il a réussi a se débarrassé de tous vestiges laïques, l’héritage d’Attaturk, il a permis le voile islamique dans l’espace public et dans les universités, il a censuré et emprisonné tous les journalistes qui osaient le contrarier, et il a acheté le pétrole de l’état islamique, malgré le boycottage international de ce produit, issu des atrocités de ce groupe barbare. En effet, Erdogan, comme d’ailleurs avant lui, Morsi, le président échu de l’Égypte, a réussi, en quelques années, à détruire cet état laïque avec ses politiques islamistes. Ce sont les conséquences naturelles quand il n'y a pas de séparation entre la religion et l'état.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 5 juillet 2016 10 h 35

    À tout prix, garder la Turquie hors de l'Union européenne

    Sinon c'est tout l'Europe qui subira la "pakistanisation" effectivement en cours, en Turquie.