Québexit?

Nous nageons, depuis l’officialisation de la victoire du Brexit, dans une impressionnante mare d’opinions consensuelles. Les médias mondiaux, du Washington Post à The Economist en passant par Le Monde, La Presse et Radio-Canada, présentent unanimement le résultat du référendum britannique du 23 juin comme une catastrophe. Sous le couvert de la nouvelle, on anticipe le pire pour ce peuple qui aurait, dit-on, perdu de vue l’horizon du progrès incarné par le libéralisme européen en se laissant charmer par les arguments xénophobes et nationalistes d’une droite nauséabonde. On pousse l’audace jusqu’à identifier les groupes démographiques responsables de la catastrophe : les vieux, les régionaux, les individus moins éduqués.

S’il est vrai que Farage et Johnson n’ont pas mené la campagne la plus aseptisée de l’histoire, il faut faire preuve de beaucoup de front pour prétendre que les appels à la peur et à la culpabilisation des leaders pro-Europe et de leurs partisans étaient plus élégants. Une chose frappe toutefois : maintenant que le résultat de la consultation démocratique est tombé, le camp du statu quo redouble d’ardeur dans ses tentatives de délégitimer le choix que le peuple britannique a fait pour lui-même. L’ignorance a parlé, dit-on. Les principes démocratiques de base semblent perdre toute valeur aux yeux des défenseurs de l’ouverture à l’autre que sont la jeunesse universitaire et l’élite métropolitaine mondialisée maintenant que l’option qu’ils défendaient a été défaite.

Le Brexit est doublement fascinant pour nous, Québécois, car il permet d’observer au sein de notre société les mêmes tendances idéologiques qu’au Royaume-Uni en plus de s’apparenter, sur le fond, à la lutte pour l’indépendance de la nation québécoise. En effet, depuis quelques jours, il est possible d’avoir un aperçu assez juste des réactions qu’auraient à la fois la gauche dite « inclusive » et la droite néolibérale si le nationalisme québécois venait à reprendre sérieusement sa place sur la scène politique. Ces deux groupes qu’on croit souvent — à tort — aux antipodes idéologiques se montrent aujourd’hui au grand jour, tels qu’ils sont : des alliés objectifs qui défendent d’une même voix l’hégémonie qu’exerce le libéralisme sur la réflexion politique dans nos sociétés occidentales. La consécration du désir britannique de regagner les parts de souveraineté nationale que l’Union européenne lui avait lentement grugées représente pour eux un affront inacceptable.

Les représentants québécois de ces deux groupes idéologiques, en plus de se mêler de ce qui ne les regarde pas en critiquant vertement la valeur de la décision démocratique d’un peuple autre que le leur, sentent l’urgent besoin de mettre en garde le public québécois en martelant inlassablement qu’aucun parallèle entre le Brexit et la lutte pour notre indépendance nationale n’est possible. Or, il m’apparaît absolument nécessaire de ne pas passer sous silence l’imposture intellectuelle cachée sous cette fausse vérité. Il faut parfois, pour mener une juste analyse politique, saisir les grands principes qui sous-tendent les débats au sujet desquels on s’exprime.

Même si l’Union européenne n’est pas un État fédéral tel que le Canada, même si le Royaume-Uni est un pays indépendant contrairement au Québec, c’est bien la victoire d’un peuple ayant voulu reconquérir sa souveraineté nationale, c’est-à-dire sa capacité à décider lui-même de ce qui se passe sur son territoire, et ayant voulu stopper sa condamnation à l’impuissance politique par son intégration réputée inéluctable à l’organisation postnationale européenne qu’il nous a été donné de voir vendredi dernier. Les Britanniques nous ont montré que les nations avaient encore prise sur la marche de l’histoire. Le peuple québécois gagnerait à en prendre acte, car la dépossession politique est chez nous beaucoup plus avancée qu’outre-Atlantique. Un autre avenir est possible.

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