Aimer la langue, oui, mais aussi son histoire

Dans un oral plus standard et à l’écrit, au Québec comme «ailleurs», «autobus», «ascenseur», «habit» et «hôpital» — pour ne nommer que ceux-là — sont bien sûr masculins.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans un oral plus standard et à l’écrit, au Québec comme «ailleurs», «autobus», «ascenseur», «habit» et «hôpital» — pour ne nommer que ceux-là — sont bien sûr masculins.

Le déclencheur

 

« Nous faisons face à une difficulté plus ancrée, plus ardue à combattre au Québec : celle concernant le genre des mots commençant par une voyelle ou par un h aspiré. Encore une fois, écoutons-nous : “L’autobus, à s’en vient”, “L’ascenseur, à l’arrive”, “lls la trouvent où, l’argent ?” Ou encore : “J’ai eu un idée”, “M’a te dire un affaire”, “J’vas te raconter un histoire”, “Ça a été une belle événement”. On dit “une” aéroport et “un” aérogare, alors que le mot port est masculin et le mot gare, féminin. »

— Simon Durivage, «Pourquoi avons-nous tant de difficulté avec le genre des mots?»Le Devoir, 25 juin 2016.
 

Le journaliste à la retraite Simon Durivage formulait le souhait, dans l’édition des 25 et 26 juin, que « comme peuple, nous aimions davantage notre langue, que nous fassions l’effort de la respecter, d’éviter de la malmener ». Pour aimer, il faut d’abord connaître. Connaître l’histoire de notre langue pour mieux comprendre nos particularités. Dans son article, Simon Durivage insistait notamment sur « une difficulté plus ancrée, plus ardue à combattre » concernant « le genre des mots commençant par une voyelle ou par un h aspiré ».

Précisons qu’il n’y a pas confusion dans l’attribution du genre au Québec, mais tendance à la féminisation. Des cas comme « un affaire » et « un histoire » sont de l’oral rapporté où le déterminant un/une est neutralisé. Il suffit d’ajouter un adjectif pour constater qu’on n’entend jamais « un gros affaire » ou « un grand histoire ». À l’inverse, on entend fréquemment « une grosse hôpital » ou « une belle habit ».

Ce trait ne date pas d’hier. Le chroniqueur Arthur Buies ironisait déjà en 1888 en écrivant : « Oh ! le féminin, quel rôle immense il joue chez le peuple canadien, évidemment le peuple le plus galant de l’univers ! […] “une belle hôtel, de la bonne argent, une grande escalier, une grosse oreiller, une large intervalle, une bonne appétit, une bonne estomac, la grande air, une grande espace…… etc……” Je pourrais en citer comme cela des mille et des mille sans jamais arriver au fond de cet abîme d’amour du féminin qui […] nous expose aux déconvenues les plus grotesques auprès des jolies femmes instruites qui ne tolèrent pas de se voir mises au même genre qu’un escalier ou un oreiller. »

Ajoutons à cela l’arbitraire du genre en français. Si la féminisation des noms qui commencent par une voyelle (à l’oral) est aujourd’hui caractéristique du français québécois familier, l’hésitation dans l’attribution des genres est déjà notée depuis quelques siècles pour l’ensemble des francophones. Le linguiste et grammairien français Georges Gougenheim écrivait en 1951 que « bon nombre de noms ont au XVIe siècle un autre genre que dans la langue moderne » et que la raison première en est « l’initiale vocalique qui, encore aujourd’hui dans la langue populaire, rend indécis le genre de certains noms ».

Le Québec ayant été peuplé par la France aux XVIe et XVIIe siècles, on peut conclure avec Adjutor Rivard, un des pères de la linguistique au Québec, « que le passage d’un genre à l’autre s’est fait dans le vieux français ou dans les patois des provinces, avant le XVIIIe siècle et que nous avons reçu de nos pères ces archaïsmes, classiques ou dialectologiques » (1904). 

Ceci étant dit, ce trait est aujourd’hui caractéristique de l’oral familier au Québec. Dans un oral plus standard et à l’écrit, au Québec comme ailleurs, « autobus », « ascenseur », « habit » et « hôpital » — pour ne nommer que ceux-là — sont bien sûr masculins. Cette distinction en fonction de registres de langue est aussi une précision importante à souligner.

Emprunts oraux

Enfin, cette tendance québécoise à la féminisation ne touche pas que les mots commençant par une voyelle. C’est aussi vrai pour les anglicismes (job, gang, business, etc.) et pour certains emprunts à d’autres langues transmis en français par l’intermédiaire de l’anglais (jute, trampoline, etc.). Au Québec, en raison de notre contact constant avec l’anglais, les emprunts se font souvent par l’oral, alors que ce sont plutôt des emprunts à l’écrit en France. De plus, les règles d’attribution des genres ne sont pas les mêmes. La linguiste Marina Yaguello indique que pour la France « les mots empruntés à l’anglais, langue sans genre grammatical, sont en règle générale classés dans les masculins » (1989). Cette généralité n’est pas observable au Québec.

La langue évolue, le jugement porté sur certains emplois aussi, mais l’enseignement de l’histoire du français fait malheureusement défaut dans la formation des maîtres et dans la formation tout court. Cet apprentissage permettrait par exemple de savoir que l’emploi absolu du verbe quitter (au sens de partir) n’est pas propre au Québec et ne date pas de quatre ou cinq ans, mais bien de quelques siècles. Pour illustrer cet usage, le Trésor de la langue française cite d’ailleurs Madame de Staël (1791) : « Le voilà sous les ordres de M. de La Fayette. Il voudrait alors trouver un prétexte honorable pour quitter. » Cet emploi appartient aujourd’hui au registre familier.

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